ladytelephagy

Purple is the new black. Un blog qui parle de séries, c'est devenu assez habituel. La question, c'est : de quelles séries ? Séries méconnues, séries anciennes, séries japonaises... mais aussi séries récentes ! Venez, la téléphagie, c'est contagieux !

28-04-13

Sous les pavés... rien

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Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de découvrir une série venue de République Tchèque ; pour moi, c'était d'ailleurs la première fois, pour ce dernier jour de la semaine Séries Mania. Hořící Keř (dévoilée aux festivaliers sous le titre Burning Bush) est une mini-séries en trois épisodes qui, paradoxalement, si sa réalisatrice n'avait pu tenir une conférence pendant 1h30, aurait sûrement pu jouir d'une diffusion intégrale pendant le festival comme cela a été le cas de Torka Aldrig Tårar Utan Handskar ; il nous aura fallu nous contenter aujourd'hui du premier volet.

Enfin, je ne dis ça, mais je ne serais probablement pas restée pour plus d'un épisode de toute façon. Agnieszka Holland, réalisatrice de Hořící Keř, a un style bien à elle, mais la voir à l'oeuvre pendant 1h24 ne m'a pas spécialement emplie d'une joie téléphagique intense. Pour une histoire aussi émouvante que celle choisie, Hořící Keř manque d'émotion.
Tout commence en effet lorsqu'un jeune homme, Jan Palach, s'immole en janvier 1969 afin de protester contre l'occupation soviétique, promettant dans une lettre qu'il laisse derrière lui que d'autres le suivront. Outre le choc que cet évènement génère auprès du public, et bien-sûr de ses proches, la série s'intéresse à une avocate qui va se trouver impliquée dans cette affaire, ainsi qu'un flic chargé de savoir si oui ou non, d'autres immolations suivront, ou si Palach était un homme isolé.

Il s'est passé à peu près 12 secondes, au début de l'épisode, pendant lesquelles j'ai été emplie d'horreur : quand celui que nous ne savions pas encore qu'il était Palach s'est renversé un premier sceau sur la tête. Malheureusement, tout le reste n'a été qu'ennui et torpeur, car même la séquence pendant laquelle la torche humaine, désemparée, traverse la rue en hurlant de douleur, effrayant les passants aux alentours, ne contenait déjà plus la moindre émotion. Là où le premier épisode va nous répéter à plusieurs reprises que la tentative de suicide (Palach survit en effet, un temps, à ses blessures - c'est pas spoiler si c'est dans les livres d'Histoire !) est devenue un deuil national, la mini-série se contente de nous montrer, comme dans un inventaire à la Prévert des réactions de chacun, des personnages auxquels il est impossible de se connecter. L'empathie ne fonctionne pas du tout devant ces gens qui, tour à tour, prennent connaissance de la tragédie. C'est même assez incroyable d'être capable d'offrir des scènes si longues et de ne pas en sortir la plus petite goutte d'émotion. Qu'il s'agisse du frère aîné de Jan, sa mère, l'avocate, le flic, les jeunes étudiants qui veulent organiser une grève nationale, et sûrement le mari de la boulangère, conservent toujours une certaine distance ; ça n'empêche pas la camera de les suivre pendant des plombes, mais on ne ressent RIEN. Et croyez-moi j'étais la première surprise.

Lors de la discussion avec Agnieszka Holland, après la projection, j'ai mieux compris d'où cela venait. Les différents extraits avaient tous un immense point commun : celui d'être longs, silencieux (même quand il y a des dialogues), chirurgicaux, vidés de toute énergie. Holland semble capable de disséquer les histoires qu'elle met en image comme un étudiant en biologie dissecte un batracien : en oubliant de s'émouvoir du coeur qui bat sous son scalpel. Accessoirement j'ai mieux compris pourquoi je n'avais jamais aeu envie d'aller plus loin que le pilote de Treme. La réalisation de Holland agit comme un garde-fou pour empêcher d'accéder à quelque chose de vibrant ; ça colle cela dit assez bien avec l'univers de Hořící Keř tel qu'il nous est présenté, un monde où l'anormal est devenu normal (ce que soulignera notre avocate à un moment : "Qu'est-ce qui est normal ? Des chars dans les rues ? Des coups de feu en plein milieu de la journée ? Aujourd'hui, ce qui est normal ne l'était pas il y a 6 mois"), et dans ce climat d'acceptation apathique générale, ou, au mieux, d'impuissance pour les rares qui osent remettre le nouvel ordre établi en question, le ton glacial et distant est finalement bien vu. Mais en tant que spectatrice, j'y réagis mal. J'attends de me lier aux personnages, pas de les couver du regard en me disant que leur réaction est compréhensible, mais que je ne la partage pas. Ne pas être capable de partager quelque chose que la série elle-même définit comme un "drame national" m'a énormément manqué.

Et tout cela est d'autant plus étonnant que la réalisatrice avait 17 ans quand elle est venue étudier le cinéma à Prague, et 18 ans quand les évènements racontés dans Hořící Keř ont eu lieu. Quel dommage d'investir si peu ce drame qu'elle a pourtant vécu aux premières loges ! Elle nous a expliqué : "pendant longtemps, il a été politiquement impossible de raconter ces évènements. C'était tourné en comédie absurde dans les fictions", et "c'était un deuil national, mais les gens ont très vite oublié". Difficile de ne pas inclure Holland dans le lot, tant elle semble déconnectée de tout ce qu'elle nous montre.
Le frère aîné de Jan Palach, Jiri Palach, apparaissait dans les remerciements du générique de fin de Hořící Keř ; je me demande quelle a été sa participation à la mini-série, et surtout, si lui a pu reconnaître ses émotions passées dans cette litanie de scènes lentes et austères.

J'aurais aimé que ma première série tchèque soit une expérience plus positive ; ce n'est jamais bon de ne pas aimer la première fiction qu'on rencontre d'un pays, ça a tendance à fausser les découvertes ultérieures (de la même façon qu'un coup de coeur a tendance à créer un a priori positif systématique). Tant pis, je n'ai rien ressenti devant Hořící Keř, c'est comme ça. Mais au moins, ça m'aura donné l'occasion d'aller faire un peu de lecture sur Jan Palach, et donc sur l'Histoire tchèque. On ne dira jamais assez combien les séries étrangères sont aussi une façon de faire la lumière sur l'Histoire de pays dont nos études ne nous ont rien appris ou si peu ; c'est déjà ça de prix, c'est déjà ça que la série aura su apporter. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée que c'est dommage de ne pas avoir pu aller plus loin que cela...

HoriciKer

Voilà, la semaine Séries Mania s'achève sur ce blog ! Il aurait fallu en dire bien plus sur les projections, les conférences, et tout et tout, mais bon... Vous avez déjà pas mal de lecture !
J'espère que cette semaine exceptionnelle de posts quotidiens vous a plu... mais que vous ne vous êtes pas trop habitués, le blog repasse à un rythme hebdomadaire. A vendredi !

Posté par ladyteruki à 23:41 - Review vers le futur - Permalien [#]

24-04-13

Un litre de larmes

BlogFestivalSeriesMania

Il est des choses difficiles à aborder ; en temps normal, et à la télévision. A mesure que les séries ont repoussé les limites des sujets traités, et de leur traitement lui-même, les spectateurs ont considéré comme normal que les fictions abordent des problématiques complexes et douloureuses. Il en est pourtant encore qui ont du mal à faire leur place sur les écrans, et ce, dans la plupart des pays de la planète.
Certains ont essayé. Aux États-Unis, on se souvient d'Angels in America en 2004, adaptée de la pièce du même nom, et couverte de récompenses ; avec un effort de mémoire, certains peuvent également évoquer Life Goes On de 1991 à 1993 (diffusée en France sous le titre de Corky, un enfant pas comme les autres), la première série à avoir mis en avant un personnage, d'abord secondaire, puis central, malade du SIDA, puis à avoir chroniqué les évolutions de sa maladie Ailleurs, c'est le mélodrame Ichi Rittoru no Namida qui, au Japon, en 2005, a participé à l'éveil d'une génération à des problèmes qui restaient tus dans les médias grand publics ; plus récemment, l'impressionnante série sud-africaine Intersexions, gigantesque patchwork d'expériences autour du virus, a su se distinguer par la versatilité et l'originalité de son ton. Lentement, frileusement, la télévision accepte de parler de ce qui fait mal dans les problématiques du SIDA.
Il manquait un point de vue européen, peut-être : le voici depuis l'hiver dernier avec Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, mini-série en 3 épisodes présentée hier pendant le festival Séries Mania, sous le nom de Don't ever wipe tears without gloves.

2013-04-24 - Torka 1

Créée par Jonas Gardell, auteur suédois qui a publié son premier roman à 22 ans, mais également scénariste, comédien de stand-up et activiste, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar est avant tout une page d'Histoire.
On retourne dans les années 80, à Stockholm ; bien que l'homosexualité y soit décriminalisée de longue date (depuis 1944 en fait), et ne soit plus considérée comme une maladie (depuis la toute fin des années 70), on n'y vit pas son orientation sexuelle au grand jour, les mentalités ayant du mal à changer tout-à-fait. Mais la capitale est devenue le point de ralliement d'une grande partie de la communauté gay de l'époque, et c'est justement comme cela que Benjamin et Rasmus finissent par s'y croiser ; ils sont jeunes, ils sont beaux, et ils pensent avoir toute la vie devant eux. Malheureusement, l'histoire d'amour va virer à Love Story...

Puisant dans son expérience (et le roman en trois volets qu'il prépare en parallèle du script de cette mini-série), Jonas Gardell livre donc une chronique d'une époque, chose que souligne la voix-off qui ouvre les épisodes et clôt la série. Torka Aldrig Tårar Utan Handskar met un point d'honneur à replacer chaque chose dans son contexte. Au spectateur moderne, bombardé d'informations, il pourra paraître incongru que les personnages ne parlent ni ne pensent aux maladies, ou à la protection. Mais qui pour le leur dire ? D'autant que Benjamin vient d'une famille de Témoins de Jéhovah où le péché occupe une place fondatrice, et que Rasmus, fils unique, est couvé par sa mère jusqu'à l'étouffement, celle-ci ne soupçonnant même pas que son petit garçon puisse avoir une vie amoureuse. Inlassablement, Gardell insiste sur le fait que le spectateur de 2012 connaît tous les spoilers sur le virus du SIDA, mais que les héros de 1983 n'en sont qu'au pilote ; tous les voyants seraient au rouge aujourd'hui quand défilent à l'écran certaines situations, mais aucun moyen de retourner dans le passé et avertir Benjamin et Rasmus...

La mini-série est pourtant loin d'être une simple expérience pédagogique. C'est dans une mémoire à la fois intime et collective que Gardell pioche pour sa chronique. En témoignent les nombreux souvenirs qui s'enchevêtrent dans la narration ; rarement une fiction télévisée aura tant jonglé avec la conception du temps. Basculant sans la moindre transition (parfois en un seul plan presque subliminal) d'un moment à l'autre de la chronologie de l'histoire, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar bombarde d'émotions, de sensations, d'évocations ; la série ne commence pas avec la rencontre de ses deux héros, elle commence dés leur enfance, alors que les deux petits garçons, ignorant évidemment l'un l'existence de l'autre, s'examinent dans leur reflet respectif, et découvrent qui ils sont. Ces souvenirs jalonnent la narration, comme d'autres "flashforwards" sur la fin, brutale, de certains personnages (la série s'ouvre même sur l'un d'entre eux, dans la douleur la plus nue). Bien qu'elle exige du spectateur une attention et une implication émotionnelle de chaque instant, cette structure lunatique possède une grande efficacité.

C'est un foisonnement d'expériences qu'offre Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, donc, d'émotions puisées à tous les âges de la vie, qui racontent comment les identités se découvrent, se testent, s'assument, s'épanouissent, mais ne se changent pas.

Ce que ses personnages principaux, mais aussi leurs amis (visages affectueusement familiers au bout d'à peine un épisode pour le spectateur), exprime, c'est combien il est difficile, dans le Stockholm des années 80, de trouver une communauté, d'y être accueilli, et à l'aise. C'est réaliser aussi à quel point il est difficile d'exister en-dehors de cette communauté. C'est découvrir qu'on n'existe pas aux yeux de la famille de son partenaire après le décès de celui-ci. C'est avoir la gorge serrée quand de faux prétextes sont invoqués pour expliquer les morts aux amis et voisins. C'est lire les propos homophobes dans les journaux. C'est lutter sur tous les fronts à la fois, juste pour pouvoir aimer.

Voilà qui nous sommes, explique Jonas Gardell en filigrane de Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, et voilà ce qui a fait de nous ce que nous sommes.
A travers ses deux héros, ses personnages secondaires, et ses visages anonymes aussi, la mini-série raconte comment une communauté a survécu à sa guerre. La communauté gay de Stockholm a fait son Vietnam, à travers ceux qui ont réussi à revenir vivants - mais pas indemnes. D'ailleurs, les spectateurs non plus.
Bien-sûr, l'expérience de cette communauté lui est propre ; difficile pourtant, à travers l'accumulations d'expériences aux sensations authentiques (plus encore pour ceux qui ont vécu les années 80), d'oublier que nous pouvons tous nous retrouver dans les personnages et leurs douleurs. Au-delà de la maladie et de ses implications, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar parle aussi d'être soi, et de ce que cela coûte. Rompre les liens avec son éducation ou ses parents, accepter de se mettre au défi émotionnellement, admettre de se lier à des gens qui pourtant vont nous quitter... Loin d'être une série au sujet ciblé, au public-cible ultra-réduit, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar incite chacun à être, pleinement, sans retenue, même s'il y a un prix à payer ; s'il n'y a qu'une leçon à retenir de son final, c'est bien celle-là ! Car quelle peut bien être l'alternative ?

Pour que les générations qui, fort heureusement (et par un hasard de calendrier, un peu plus depuis hier), ne connaîtront pas les mêmes tragédies dans une même mesure, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar mériterait d'être vue par le plus grand nombre ; on attend avec impatience qu'une chaîne française s'en empare.

Posté par ladyteruki à 06:00 - Review vers le futur - Permalien [#]

18-10-12

Sans prendre de gants

Lorsqu'on commence une série, en règle générale, les premières images nous permettent de nous adapter : commencer un pilote, c'est comme se retrouver dans une pièce plongée dans le noir, et progressivement apprendre à deviner les contours des meubles à mesure que les yeux s'habituent. En règle générale, les premières épisodes d'un pilote sont là pour nous expliquer où on est, avec qui ; il peut y avoir de l'action, il peut y avoir de la simple description, il y a très souvent un mélange des deux, mais le point d'orgue, le moment-choc, s'il y en a un, n'intervient pas tout de suite. En règle générale, un pilote attend le générique, ou ce qui lui tient lieu de, pour vous river à votre siège, il estime qu'il a besoin de mettre un contexte avant de faire sa démonstration de force.
En règle générale.

Les premières images de Torka Aldrig Tårar Utan Handskar ("ne pas essuyer de larmes sans porter de gants") sont l'exception qui confirme la règle. La première image est plutôt atroce. Et par "plutôt", je veux dire "absolument". C'est l'image de la souffrance la plus extrême. Et les suivantes ne sont pas plus réconfortantes, autant être tout de suite clair là-dessus.
Pour prendre la mesure de cette ouverture d'épisode très dure, et comme je me doute que vous n'allez pas regarder Torka Aldrig Tårar Utan Handskar dans l'immédiat (même si apparemment d'aucuns bossent sur des sous-titres...), j'ai donc pris sur moi de vous mettre l'extrait en ligne : cliquez sur l'imagette et le lien cherra. Je précise que c'est une séquence dépourvue de dialogues, donc vous pouvez vous passer des sous-titres pour le moment.

TorkaAldrigTårarUtanHandskarPour ceux qui n'aiment pas Uploaded, miroir sur RapidShare.

On peut dire que cette séquence d'ouverture est une véritable profession de foi quant au ton de la série : non, rien ne nous sera épargné.

Je vous rassure, tout l'épisode ne ressemble pas à ça (ni au final de Corky), toutefois. Car le véritable inconvénient de Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, c'est que cette séquence est suivie de flashbacks, car non, non même en Suède, vous n'éviterez pas les flashbacks. Car de cette situation dramatique, nous allons vouloir connaître les origines. Comment en est-on arrivés là ?
Eh bien, laissez-moi vous présenter deux garçons, Benjamin et Rasmus. Ils ont grandi dans les années 70 et les voilà, jeunes adultes, au début des années 80. Tous deux se cherchent, chacun à sa façon : Benjamin vit dans une famille stricte et rigoureuse, Rasmus, un peu moins. Benjamin découvre qu'il est homosexuel parce qu'on le lui révèle à un moment où il faisait tout pour ne pas y penser, Rasmus commence par aller vivre chez sa tante à Stockholm et essayer de fréquenter les lieux "gays" du moment. Benjamin est encore puceau, Rasmus apprend à jouer de son charme pour commencer à trouver des coups d'un soir. Et ils sont tous les deux là, dans la grande ville, et on sait qu'ils vont se rencontrer, et on devine. Mais ça prend du temps parce qu'on veut vous expliquer d'où il viennes et de comment ils en sont arrivés à accepter qui ils sont, dans une Suède qui a 30 ans de moins que celle que nous connaissons (un peu).

La maladie n'entre pas tout de suite dans leur vie. Ou si elle le fait, ils ne la voient pas (on aura à ce sujet une séquence qui tord le coeur, alors que Rasmus se donne à un type dont il ne s'effraye même pas qu'il ait des plaques sur le corps). Et c'est normal, c'est l'époque qui veut ça. J'ai lu que le premier Suédois à avoir succombé au SIDA était mort en 1983, la première personnalité suédoise à avoir admis avoir le SIDA l'avait fait en 1987 (rappelons que Rock Hudson est mort en 1985, et encore, les USA c'est loin), vous voyez le tableau.
Mais justement la série nous replonge dans le climat d'ignorance de l'époque, et le mot AIDS ne sera, sauf erreur de ma part, pas prononcé de tout l'épisode. Pas même dans la scène d'ouverture. C'est, à bien des égards, une période d'insouciance, et Torka Aldrig Tårar Utan Handskar va justement en profiter pour nous montrer qui sont les deux héros, comment ils se découvrent, se vivent, s'acceptent, l'un avec plus de mal que l'autre, avec ce que cela comporte de joies et de nervosité, mais jamais d'inquiétude. Ils sont jeunes et pensent avoir toute la vie devant eux, une vie dans laquelle ils cherchent leur équilibre...
C'est de cela dont il sera essentiellement question dans le premier épisode de la série. Le procédé a ses bons côtés, mais aussi ses lenteurs un peu bavardes, et j'avoue que même une adepte de la VOSTM (et une débutante en Suédois) comme moi a parfois dû faire une pause pour essayer de comprendre ce qui venait de se dire : les sous-titres seront vraiment les bienvenus.

Si la mini-série reprend la structure des romans de Jonas Gardell dont elle est l'adaptation, et apparemment c'est ce qui est prévu, le deuxième épisode devrait être autrement plus explicite sur le sujet de la maladie, et le troisième alors, n'en parlons pas. Pour le moment c'est difficile à définir, d'une part parce que la trilogie de romans n'est pas intégralement sortie (le premier opus est paru cet été, le second est prévu pour début 2013 et le troisième au printemps), et d'autre part, parce qu'elle n'est pas traduite. C'est d'ailleurs assez incroyable que SVT lui ait commandé à l'auteur une adaptation de sa propre trilogie alors que celle-ci n'est pas encore commercialisée en intégralité.

En tous cas il ne fait aucun doute que le sujet, bien que difficile, est bien traité. Même si on peut se dire que certaines choses sont un peu cliché (sauf que justement, si on se remet dans le contexte, elles ne l'étaient pas !), on reste dans une série dramatique puissante, réussie, et extrêmement touchante. Il faut aussi souligner la performance d'Adam Pålsson (Rasmus), qui est absolument fascinant, et mérite tous les Kristallen possibles et imaginables : rendez-vous est pris pour la prochaine cérémonie.

Mais, alors que deux de ses trois épisodes ont été diffusés à l'heure actuelle en Suède, je trouve que ce qui entoure la série est au moins aussi intéressant que la mini-série elle-même.
Songez donc : les scores d'audience des deux premiers épisodes sont presque aussi bons que ceux de l'autre succès suédois de 2012, je veux bien-sûr parler de 30° i Februari, puisque le premier épisode de Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, diffusé le 8 octobre au soir, a réuni 1,24 million de spectateurs, et que l'épisode de ce lundi 15 n'a pas perdu grand monde, avec 1,21 million de fidèles. Ce qui signifie que ce premier épisodes n'a pas rebuté beaucoup de monde, a priori. Pour comparaison, le premier épisode de 30° grader i Februari avait démarré avec 1,45 million, finissant la saison pour 1,2 million également... mais avec un sujet bien plus mainstream. Rappelons que la Suède compte environ 9 millions d'habitants seulement !
Le plus surprenant, c'est donc que la série n'est pourtant pas à mettre devant toutes les paires d'yeux : on peut entre autres voir rien que dans ce pilote (certes brièvement, mais clairement) un penis en érection au cours de ce premier épisode, une scène de sexe (bon, planquée sous les couvertures), des séquences de racolage limite prostitution, plus bien-sûr la scène ci-dessus... et c'est du primetime ! Torka Aldrig Tårar Utan Handskar est diffusée le lundi à 21h !
Oui, en Suède, une série sur l'homosexualité peut faire aussi bien qu'un drama familial, sur une chaîne publique, et en primetime. Et toc. Je trouve que c'est une donnée très intéressante, qui présente un saisissant contraste avec les séries aux USA dont le thème est l'homosexualité, et qui, généralement, se contentent de raconter leurs histoires sur le câble, comme ça, discrètement, entre soi ; par exemple, il est difficile d'éviter la comparaison avec Angels in America, mais qui imagine Angels in America sur un network ? Certainement pas moi.
Avec tout ça, je suis d'ailleurs étonnée de n'avoir pas du tout vu la presse gay parler de ce phénomène (le site de Tetu, par exemple, ne sort aucun résultat ni pour le titre de la série, ni même pour l'écrivain et scénariste Jonas Gardell).

Cette mini-série, diffusée qui plus est à l'automne alors que généralement, les mini-séries de SVT sont diffusées au coeur de l'hiver (c'était par exemple le cas d'une autre série historique l'an dernier, Hinsehäxan), était un absolu pari. De A à Z. Et au final, malgré ses légers défauts, elle s'avère être immense.

La fiction scandinave a encore frappé, et c'est un méchant crochet du droit dans la mâchoire, avec ça.

Posté par ladyteruki à 19:36 - Review vers le futur - Permalien [#]

17-10-12

People you're dying to meet

"Our lives intersect into a vast network. In sex, there are no strangers."
C'est ainsi que commencent la plupart des épisodes de la première saison de la série sud-africaine Intersexions, que j'ai achevé de regarder aujourd'hui, avec cette voix-off, pendant le générique, qui nous rappelle à la réalité des MST, et en particulier (puisque c'est le sujet non-dissimulé de la série) du VIH.
Il n'y a pas 15 jours que j'ai reçu le DVD de ma toute première série sud-africaine, et je ne vous cache pas être ravie d'avoir commencé à découvrir les séries dramatiques locales avec celle-ci. A l'heure où vous lirez ces lignes, je serai probablement sur kalahari en quête d'une autre fiction sud-africaine à expérimenter...! C'est vous dire si le bilan d'Intersexions s'apprête à être positif, si vous me pardonnez l'expression ; alors, pour l'heure, revenons sur la première saison de cette grande fresque.

Intersexions-PeopleYourDyingToMeet

Intersexions est, de par son format, une anthologie dramatique (répondant ainsi sans le savoir à mes voeux en la matière), bien qu'utilisant des éléments feuilletonnants à la fois pour lier ses épisodes les uns aux autres, ainsi que pour conclure sa saison, grâce au couple incarné par Mandisa et Kabelo.
...Vous vous souvenez d'eux ? Dans le pilote, ils étaient sur le point de se marier, lorsque Mandisa a appris que son ex, le célèbre DJ Mo, était mourant, à l'hôpital, à cause du SIDA. Etait-elle infectée par DJ Mo ? Avait-elle infecté son fiancé ? Et maintenant qu'elle était enceinte ? On s'était arrêtés là.
Mais Intersexions n'a pas pour objectif de simplement remonter la piste de l'infection. Il ne s'agit pas d'une enquête déguisée, dans laquelle on essayerait de savoir qui a contaminé qui, qui est le "sujet 0". La série s'appuie sur un fait, et un seul, celui explicité clairement lors de son générique : nous vivons nos vies amoureuses de façon complexe, nous avons plusieurs partenaires, parfois de façon responsable, parfois non, et la vérité, c'est que nous pourrions tous, à un moment, être infectés. Si nous ne prenons pas garde. En nouant ses intrigues, en jouant avec de très, trèèès nombreux sauts temporels, la série veut montrer combien il est difficile, en réalité, de pointer un coupable et des victimes.

La grande force d'Intersexions est que son propos pédagogique bénéficie d'une excellente utilisation des possibilités dramatiques de sa formule, et inversement. En optant pour l'anthologie, la série se permet ainsi d'explorer des personnages très différents. Nous ne resterons pas dans le monde des avocats et des attachés de presse, qui est celui de Kabelo et Mandisa. Nous allons plonger dans toutes les couches de la société, voyager dans tous le pays. Des riches et des pauvres, des citadins et des campagnards, des gens mariés et d'autres libres comme l'air, et même, des personnages libres et d'autres en prison (visiblement une thématique récurrente à la télévision sud-africaine, vu ce qu'on sait de Yizo Yizo)... Toute la société est concernée. Et ça rend Intersexions d'autant plus fascinante à regarder que les richesses des intrigues sont multiples, et qu'elles touchent sûrement chaque spectateur au moins une fois ; pour découvrir en accéléré la société sud-africaine, c'était aussi particulièrement idéal !
Mais non seulement leur statut et leur situation varient, mais les personnages que nous découvrons à mesure que nous tirons le fil de ces ramifications sont variés, et leur rapport à la sexualité l'est lui aussi ; il y a les prudents et les délurés, les méfiants et les naïfs, les jaloux et les libérés, les infectés qui se soignent et ceux qui s'ignorent, et pourtant, il n'y a pas, ou rarement, de méchant désigné, pas de stigmatisation des comportements.

Ce qui est fascinant, c'est que la variété des contextes n'est jamais utilisée comme un prétexte pédagogique : dramatiquement, les épisodes vont jusqu'au bout. Intersexions va soulever, à travers ses portraits, des questions autour du viol, par exemple, ou de la prostitution. Ses personnages apparaissent dans un, deux, parfois trois épisodes de la série, mais généralement sous un angle différent ou avec une importance variable (le personnage central d'un épisode peut passer au second plan dans l'épisode suivant, avant de passer le relai à une autre intrigue et disparaitre tout-à-fait). Les épisodes sont ainsi regardables indépendamment, mais prennent une force décuplée s'ils sont vus ensemble et dans l'ordre.

Comme tant d'anthologies, Intersexions est aussi un puissant exercice de style, capable de faire se dérouler un épisode sur une durée de 6 mois, et l'autre, en l'espace d'une heure. Et du coup il y a des réussites incroyables sur le plan formel ! L'un de mes épisodes favoris de ce poin de vue est celui au début duquel Charlie se réveille à côté d'une inconnue ; ils ne se souviennent de rien, ont-il couché ensemble, et si oui, se sont-ils protégés ? Le temps de se rhabiller, ils essayent de refaire le chemin ensemble, ce qui donne une version dramatique de The Hangover particulièrement efficace et rythmé. Ou c'est au contraire dans la lenteur et la douceur que Tshepo et Dalitso passent les mois sans jamais se toucher, si ce n'est une promesse, du bout du petit doigt... la beauté de cet épisode est au moins aussi incroyable.
Parfois le style est réaliste, quasi-documentaire, comme dans l'épisode se passant dans un lycée ; parfois, le monde d'Intersexions se pare de couleurs et de beautés et nous montre une romance provinciale touchée par la grâce.
Sur le fond, on est moins dans la variation que dans un sens prononcé de l'équilibre. La plupart des épisodes trouvent un juste milieu entre l'émotion et le propos préventif. Un seul épisode sera un peu plus ouvertement pédagogique (son objectif étant de rappeler que les médecines traditionnelles ne peuvent pas rivaliser avec un antirétroviral), mais le fera sans paternalisme excessif. Il faut saluer la façon dont Intersexions s'adresse à ses spectateurs comme à des personnes normales, pas des enfants ou des irresponsables...
Je pourrais continuer des heures sur les qualités de la série, chaque épisodes ayant son lot de réussites.

Mais après cette expérience émouvante, intéressante, parfois totalement imprévisible, le plus étonnant est d'arriver à la fin du 24e épisode, qui revient à Mandisa et Kabelo, et boucle la boucle. De quoi laisser circonspect : qui est donc le personnage du 25e épisodes ?
Tenez-vous bien (ou sautez le paragraphe si vous comptez voir la série) : notre voix-off, c'est HIV. Ce personnage, qui met sa voix suave au service de l'horreur, va apporter un nouvel éclairage sur les histoires que nous avons vues. Lui, il sait où est le virus : il est passé par ici, il repassera par là ! Et en remontant tout le réseau d'Intersexions, nous allons apprendre pourquoi certains personnages n'ont pas attrapé le virus, ou ne l'ont pas transmis, mais aussi pourquoi d'autres ont fait "sa rencontre". Rétrospectivement, le spectateur frémit devant certaines connexions dont il n'avait pas mesuré l'importance... Mais notre ultime héros, lui, se régale de cela : "Thanks guys, for making Russian roulette your favorite sport !", s'exclame-t-il en s'amusant de nos comportements risqués. Le message contenu dans cet épisode est explicite, et s'appuie sur des faits autant que sur les intrigues, accomplissant ainsi, pour la première fois, la mission d'information de la série sans s'appuyer sur les avantages de la fiction ; on est ici dans le docudrama, en fait, à la différence que le double language (c'est le virus qui s'exprime, et qui emploie énormément de sarcasmes pour cela) permet d'éviter, une fois encore, d'avoir l'impression d'assister à un cours magistral. Mais cela permet aussi au spectateur qui a pu se laisser emporter par l'émotion, l'efficacité ou toute autre avantage, de se recentrer sur la thématique du virus...

Alors au final, Intersexions réussit sur la forme comme sur le fond, dans l'émotion comme dans la prévention, avec ses personnages comme ses situations, et accomplit en 25 épisodes un petit exploit, que je me sens obligée de saluer, ne serait-ce parce que j'ai fini la série en applaudissant (oui, j'applaudis certaines séries, vous faites jamais ça, vous ?). Vraiment, c'était de la belle ouvrage, et il est clair pour moi qu'Intersexions a tout d'une grande, et n'a rien à envier aux séries que je connaissais déjà. Parfaitement aboutie, pensée, accomplie (il y a visiblement des personnes, si j'en crois le générique, qui ont veillé à la cohérence des épisodes entre eux, notamment), Intersexions a parfois, évidemment, quelques faiblesses : c'est le propre de toute anthologie, qui ne peut plaire de la première à la dernière minute. Mais elle accomplit, en dépit des difficultés inhérentes à son principe et sa forme, une véritable prouesse. Le défi a été relevé, et remporté. J'espère que la seconde saison, actuellement en préparation, sortira également en DVD parce que, en ce qui me concerne, c'est comme si c'était déjà dans l'avion.

Autre avantage non-négligeable, ce post me fera une transition toute trouvée pour vous parler du pilote de la mini-série suédoise Torka Aldrig Tårar Utan Handskan. J'aime autant vous prévenir, ça va être un peu hardcore...

PS : un truc que j'ai oublié de préciser, lorsque j'ai parlé des DVD d'Intersexions l'autre fois : l'Afrique du Sud, c'est de la zone 2. Voilà voilà, héhé, juste une donnée à garder en tête pendant que vous vous tâtez pour savoir si vous voulez voir le pilote avec sous-titres anglais. Il vous suffit en effet de commenter juste là pour débloquer l'accès au pilote : il manque UNE demande ! Enfin moi je dis ça...

Posté par ladyteruki à 23:53 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]