ladytelephagy

Purple is the new black. Un blog qui parle de séries, c'est devenu assez habituel. La question, c'est : de quelles séries ? Séries méconnues, séries anciennes, séries japonaises... mais aussi séries récentes ! Venez, la téléphagie, c'est contagieux !

30-08-13

Une première fois à tout

A force de voir ma timeline sur Twitter évoquer de vieilles séries (Mission: Impossible pour gehenne, The Mary Tyler Moore Show pour Jéjé...), j'ai eu envie, moi aussi, de me replonger dans des vieilleries. Ca faisait un bout de temps, pas vrai ?
Voyage aujourd'hui en 1950, avec un épisode de la série Beulah.

Tout comme pour Life with Elizabeth, dont nous avons parlé il y a quelques mois, peu d'épisodes nous sont parvenus de la série Beulah. Alors que 87 épisodes au total ont été produits, nous dit Wikipedia, seulement 7 d'entre eux ont survécu aux aléas du temps et d'une conservation peu scrupuleuse. Sur ces 7 rescapés, 4 sont sortis en DVD, qu'une fois de plus j'ai acheté sur un coup de tête en voyant leur prix dérisoire.

Née à la radio en 1945, mais basée sur un personnage apparu en 1939, la comédie Beulah va s'installer sur les écrans de CBS cinq années plus tard. L'histoire de Beulah est assez caractéristique de nombreuses séries de son époque, même si les exemples qu'on connaît le mieux ne sont pas nécessairement des comédies (je pense au soap Guiding Light ou la série policière Dragnet). C'est un peu toujours le même principe qui est au centre de la démarche : on a quelque chose qui marche bien sur un média, on le transporte dans un autre histoire de minimiser la prise de risques.
Ainsi donc, un soir de 1950, voilà Beulah qui débarque sur les écrans américains, diffusée en quotidienne et en noir et blanc. Sauf que la grande différence, c'est qu'il s'agit de la toute première série de network à avoir pour héroïne principale une femme de couleur.

Beulah

...En théorie. Car quand on regarde le premier épisode du DVD de Beulah (dont on ne saurait décider, vu les circonstances, qu'il s'agit du pilote), que voit-on ? Qu'être l'héroïne d'une série recouvre des réalités variables, et qu'il y a une grande différence entre "avoir une série à son nom" et "être souvent à l'antenne dans une série".

L'épisode commence quand la famille Henderson, qui emploie Beulah, se trouve devant un dilemme : les temps sont durs (et Madame vient de s'acheter un nouveau chapeau), il faut donc faire des économies. Monsieur Henderson (Harry de son prénom) décide que désormais, on se passera des services du jardinier : c'est toute la famille qui mettra chaque samedi la main à la pâte ou, plus vraisemblablement, à la terre. Son épouse et son fils acquiescent, moins par enthousiasme que parce que, et je paraphrase à peine, c'est Harry qui tient les cordons de la bourse et qu'ils ont besoin de lui être agréable pour que plus tard il subventionne leurs caprices.
Les Henderson se partagent donc les tâches avec entrain, qui l'arrachage de mauvaises herbes, qui l'arrosage, qui la pelouse ; dans tout ça, Beulah s'affaire en cuisine à préparer un succulent repas, et ne saurait intervenir que pour le strict minimum.
Mais voilà que les choses changent bien vite car, le samedi venu, Beulah est approchée séparément par le fils, la mère, et pour finir le patriarche de la famille Henderson : chacun a une obligation à laquelle naturellement il ne saurait faire défaut, et demandent à Beulah d'accomplir leur tâche à leur place. La pauvre femme se retrouve donc à devoir maintenir à elle seule l'état du jardin des Henderson, et très vite, il apparait que non seulement elle n'est pas au point (elle aura une mésaventure avec la tondeuse) mais en plus, elle a le dos tellement cassé, le samedi soir venu, qu'elle offre aux Henderson un bien piètre dîner. Désireux de sauver leurs dîners du samedi soir, ils tentent donc de trouver une solution et proposent à Beulah... de changer le menu. Ah, euh, pardon, vous pensiez qu'ils allaient vouloir sortir Beulah de la situation douloureuse dans laquelle ils l'ont plongée, et assumer le jardinage qu'ils prétendaient assumer eux-mêmes ? Vous êtes mignons. Je ne vous raconte pas la fin de l'épisode, mais franchement, difficile pour le spectateur d'aujourd'hui d'esquisser ne serait-ce qu'un sourire ou même un rictus devant Beulah.

Au final, notre héroïne n'aura qu'une scène de l'épisode qui lui sera vraiment consacrée : celle pendant laquelle, bien qu'armée de bonnes intentions et décidée à donner un coup de main sans compter ses efforts, elle va tout de même se rendre ridicule, voire même aggraver le problème. Mieux que rien ? Admettons.
D'autres scènes mineures la mettent en scène, mais soit elle est en présence des Henderson (c'est généralement évité autant que possible cependant), soit elle est en compagnie d'autres personnages de couleur, à savoir son amie (et employée des voisins) Oriole et Bill, l'homme à tout faire. Ces deux personnages sont à eux seuls problématiques. Ils se caractérisent uniquement par le fait qu'ils ont envie d'échapper au maximum aux corvées, soulignant certes que Beulah, elle, a le sens du devoir et des responsabilités, mais, parce qu'ils sont "hauts en couleurs" (pardon pour l'expression), ils volent la vedette à l'héroïne. Le fait qu'Oriole soit interprétée par Butterfly McQueen, qui incarnait Prissy dans Autant en emporte le vent, avec son inoubliable timbre suraigu qui a transpercé des générations de tympans, détourne totalement l'attention de Beulah, par exemple.

Mais avouons-le, les dialogues reviennent essentiellement aux Henderson. Ce sont eux qui occupent l'espace, comme les scènes dans leur salle à manger, où Beulah ne fait généralement que passer pour les servir, tandis qu'ils ont toutes sortes de discussions entre eux ; ils incluent le moins possible Beulah aux discussions, et moins encore aux décisions, même la concernant. Leur employée a beau avoir une série à son nom, ce sont eux qui s'expriment le plus dans l'épisode, et qui ont le pouvoir de décision.
On n'est pas ici dans le cas de figure d'une série dans laquelle l'employée est plus maligne que ses employeurs, et finit par trouver une solution à leurs problèmes. Beulah met en scène une bonne nature qui fait tout ce qu'on lui dit sans trop râler, quitte à pâtir des conséquences auxquelles les patrons n'avaient pas songé (ou auxquelles ils n'ont pas eu envie de songer, parce qu'après tout, quelle importance pour eux ?).
Beulah est présentée par CBS comme une série autour d'une femme noire, mettant en avant ses dons culinaires et la façon dont elle fait tourner la maison. Oui : mais pas parce qu'elle y prend la moindre décision, uniquement parce qu'elle est la seule à... y faire quelque chose. Se gargarisant de mots et de sourires polis, les Henderson font des choix qui sont irréalistes ou tout simplement peu réfléchis, c'est en cela, et en cela seulement, que Beulah leur est supérieure : quand elle sera confrontée aux conséquences, elle mettra à jour le fait que ses patrons n'ont pas nécessairement été très fins. Mais elle ne le leur fera pas remarquer, et ne saurait en prendre avantage. Enfermée dans une certaine humilité imposée par sa classe (et certainement ses origines, Beulah ayant l'âge d'être née juste après la Guerre de Sécession).
Et pour répondre à votre question, oui, j'extrapole en imaginant que c'est le cas de toute la série, mais je n'ai pas besoin de faire un gros effort d'imagination.

Inutile de dire que sans aller jusqu'à prétendre que Beulah a de forts relents d'esclavagisme, en tous cas, on est en plein dans une expression du racisme ordinaire de la moitié du 20e siècle.
Mais après tout, rien là de très surprenant. Les prémices de Beulah étaient racistes : quand la série radiophonique The Martin Hurt & Beulah Show démarre, c'est un acteur blanc, Martin hurt, qui prête sa voix au personnage ! Un magnifique cas de blackface sans face, quelque part. L'émission est un spin-off d'une autre série radiophonique, enregistrée en public dans laquelle Hurt avait pris l'habitude de commencer chaque épisode en tournant le dos aux spectateurs ; une partie de l'humour du personnage reposait sur le fait que les spectateurs découvraient APRES que Beulah se soit exprimée... qu'un homme blanc venait en fait de parler ! Ha ha ha, que c'est drôle. Dans les années 50 en tous cas, il faut croire que ça l'était. Ce n'est que plus tard, après la mort soudaine de Martin Hurt, que l'émission prendra le titre de The Beulah Show, et même là, c'est encore un acteur blanc qui prend le relai. Finalement, ce n'est que deux années après la création de la série radiophonique qu'une femme noire incarnera Beulah, et ce sera l'actrice Hattie McDaniels qui y parviendra (elle incarnera Beulah plus tard dans la série télévisée).
Au long de ses 87 épisodes, ce sont 3 "Beulah" différentes, 4 "Bill" et 2 "Oriole" qui vont se succéder... en l'espace de deux ans (les autres personnages changeront également de façon régulière). Les raisons ne seront pas toujours d'ordre raciales, mais on peut par exemple citer Percy Harris (premier "Bill" de la série) qui citera précisément ce motif pour quitter Beulah ; son successeur Dooley Wilson invoquera le même motif à la fin de la saison 1. La National Association for the Advancement of Colored People élèvera aussi la voix contre les représentations faites par la série d'un monde, à bien des égards, un peu trop noir et blanc.
A noter qu'au final, la version radio durera jusqu'en 1954, soit deux ans de plus que la série télévisée Beulah.

Il faut se remettre dans le contexte des années 40/50 : dans un pays où la ségrégation occupait encore une part non-négligeable de la vie quotidienne, les noirs et les blancs ne se mélangeaient pas. Pour imaginer une situation dans laquelle les deux communautés interagissaient, ne serait-ce que de façon minimale, il fallait en passer par la seule relation qu'on connaissait à l'époque : des patrons blancs, des employés de maison noirs.
Et surtout, toute façon d'incarner un personnage de couleur à l'époque devait impérativement se conformer à la vision des blancs. En prêtant d'abord sa voix à Beulah, Hattie McDaniels avait refusé d'incarner un personnage stupide comme ses deux prédécesseurs ; elle parvient même à faire ajouter une clause à son contrat lui permettant d'accepter les scénarios qui lui seront proposés, ou de les refuser. Elle ouvrira ainsi la voie à la version télévisée, dans laquelle Beulah n'est pas idiote : elle est juste totalement servile.

Croyez-le ou non, c'était un progrès, bien que petit. En étant "seulement" soumise à ses employeurs blancs, mais sincèrement dévouée à leur bien-être et profondément attachée à eux, Beulah rentre dans un des rares stéréotypes de l'époque qui soit réellement aimé par le public : la "Mammy" ronde et joviale (Hattie McDaniels en campe par exemple une similaire dans... Autant en emporte le vent). D'ailleurs, ce stéréotype était tellement inflexible et incontournable, pour s'attacher l'affection du public, qu'Ethel Waters (la première actrice à incarner Beulah à la télévision avant que McDaniels ne reprenne le rôle) fut obligée de prendre du poids pour rentrer dans le moule, car elle était initialement plutôt mince ; à la suite de quoi elle souffrira de problèmes de santé liés à son obésité pendant le restant de sa vie.
Malgré tout cela, mieux valait que ce personnage soit campé par une femme noire que par un homme blanc, à une époque où, vous l'aurez compris, le blackface ne choquait pas le public blanc, les producteurs blancs, les exécutifs blancs, les annonceurs blancs. Dans une interview, McDaniels ironisera sur la situation, alors qu'on lui demande si elle est vexée par le rôle qu'elle tient : "Why should I complain about making seven hundred dollars a week playing a maid ? If I didn't, I'd be making seven dollars a week actually being one". Il n'y avait pas des centaines d'options : dans les années 40, quand les premières protestations se sont faites entendre sur les représentations des populations de couleur à la télévision, la première réaction des studios fut... de supprimer ces rôles.

Cela n'excuse évidemment pas l'ambiance fortement raciste de Beulah ; mais ça l'explique. Et ça permet aussi de se remettre dans le contexte d'une époque où être un acteur de couleur à la télévision (ou plus spécifiquement, être un acteur noir, on ne parlait pas encore beaucoup d'acteurs hispaniques par exemple) recouvrait une réalité complexe qu'on a eu vite fait d'oublier. Il ne s'agit pas de dire que, comparativement, les acteurs de différentes minorités sont aujourd'hui bien lôtis et devraient arrêter de se plaindre, pas du tout ; en revanche, ils reviennent de très loin.

Je n'ai pas forcément trouvé Beulah très drôle. C'est embêtant : c'est un sitcom. Et c'est embêtant parce qu'à la base, je regarde une vieille série pour le plaisir de regarder une vieille série, pas pour une leçon d'histoire. Mais voir cet épisode m'a permis de réfléchir et de lire sur toutes sortes de choses, et c'est bien plus que ce que bien d'autres séries parmi ses contemporaines m'ont permis de faire. A défaut de plaisir téléphagique, j'aurais donc tiré quelque chose du visionnage de cet épisode.

Beulah sera la dernière série à la télévision américaine à avoir pour "personnage principal" une femme noire, jusqu'à l'arrivée de la série Julia... en 1968. Mais un autre progrès aura encore été accompli à ce moment-là : l'héroïne éponyme de la série sera une veuve qui élève seule son fils, tout en travaillant dans un hôpital.

Posté par ladyteruki à 17:58 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

17-05-13

80s kids will know

Lorsque Reed between the Lines avait occupé mon automne, il y a de cela maintenant un an et demi (...cette deuxième saison se fait attendre, c'est interminable), j'avais esquissé un début de marathon The Cosby Show. Esquissé seulement : ça avait duré une petite douzaine d'épisodes, et je m'étais lassée.
Ce n'était simplement pas le bon moment ; c'est le danger quand on pense pallier au manque d'une série en regardant une autre qu'on croit proche.

En ce moment, c'est différent : je suis en plein marathon Brothers & Sisters ; ce qui signifie que, si les thèmes peuvent être voisins, The Cosby Show ne pâtit d'aucune forme de concurrence déloyale de la part du drama d'ABC. Du coup, j'ai fini l'intégralité de la première saison, dont voici un petit bilan en attendant, peut-être, un bilan plus général de la série. Parce que j'ai quand même Brothers & Sisters à finir, nan mais ho.

Et je dois dire que cette première saison m'a mise à genoux. J'avais pourtant, comme de nombreux spectateurs de ma génération, vu de nombreux épisodes de la série à l'occasion de ses multiples diffusions sur M6, en alternance avec Madame est Servie généralement, et pourtant, je ne les avais pas regardés. A l'époque je n'étais pas téléphage, faut-il préciser : je consommais de la télévision dans une fringale peu regardante, parce que chez moi, le meuble télé était sous clé, que mon père estimait que l'écran ne devait être allumé que pour le journal et les grands prix de Formule 1, et que tout ce qui pouvait être récupérer en-dehors de ce contrôle strict était bon à prendre, sans chercher à distinguer des critères de qualité, ou même vraiment faire attention à ce qui se regardait. Attraper des images par poignées, goulument, et les enfourner sans prendre le temps ni de mâcher ni de faire fonctionner les papilles. Vite, avant d'être prise sur le fait. Je ne dis pas que je ne riais pas, ça s'est sûrement produit, je ne dis pas non plus qu'il ne m'en est rien resté, car j'ai des souvenirs, quoique flous, de plusieurs épisodes ; c'est surtout que The Cosby Show a fait partie des séries que je regardais sans les laisser me marquer.
Pendant tout ces années où pourtant j'étais postée devant les épisodes à 20h, guettant le bruit de la porte du garage d'une oreille, je n'ai pas vraiment apprécié sa série à sa juste valeur.
Combien je le regrette et m'en réjouis à la fois aujourd'hui ! Je le regrette parce que j'étais clairement passée à côté de merveilles.

Mais je m'en réjouis car ce (re)visionnage est l'occasion de découvrir les trésors recelés par ce sitcom, à tort considéré, comme beaucoup de séries dont nous avons été nourris à l'époque, comme totalement anecdotique. Dans le Grand Livre de l'Histoire des Séries que nous avons tous un peu en tête, nous nous souvenons du Cosby Show pour avoir été la première comédie mettant en scène une famille afro-américaine à rencontrer un tel succès aux USA. Si naturellement il n'est pas inutile de se souvenir de cette donnée lorsqu'on parle de la visibilité des minorités à la télévision américaine et de leur évolution (bien que le Cosby Show soit loin d'être le premier "sitcom black" de l'histoire américaine - Beulah, en 1950, fut la pionnière du "genre", et Bill Cosby lui-même n'en était pas à son coup d'essai), elle ne doit pas être le seul critère sur lequel nous appuyer pour en parler. Et la seule nostalgie ne suffit pas.

TheCosbyShow_Season1

Car finalement, dans cette première saison au moins (on verra par la suite ?), il est plutôt anecdotique que les Huxtable soient afro-américains. En-dehors de quelques détails (certaines oeuvres accrochées sur leurs murs, la couleur peu représentée à la télévision d'une poupée de Rudy, etc.), rien ne distingue cette famille de celles que nous avons vues, beaucoup plus souvent, sur nos écrans. C'est sûrement en cela que la série est finalement si fine, dans son choix de normaliser ce qui restait pourtant plus une exception qu'autre chose à la télévision (même alors que Beulah précédait Heathcliff de 34 années).

Mais ce qui rend The Cosby Show proprement brillante, n'ayons pas peur des mots, c'est que c'est un sitcom avec une vraie thèse (contrairement à ce que beaucoup de comédies aujourd'hui voudraient vous faire croire, il ne s'agit pas d'un oxymore). Comme une poignée de créateurs de séries, Bill Cosby a quelque chose à dire, à communiquer, à partager ; il a un univers dans lequel il veut faire entrer les spectateurs afin de leur donner son point de vue sur le monde, à son échelle. Pas d'univers fantasmagorique à la Whedon ici ; Bill Cosby vit dans un monde au contraire très réaliste où il veut parler des rapports au sein du cercle familial. Dans l'espoir de les assainir, sans aucun doute : il ne faut évidemment pas oublier que c'est DOCTEUR Bill Cosby, s'il-vous-plaît, diplômé en sciences de l'éducation, qui a donné naissance à la série (chose que le générique rappelle au bon souvenir du spectateur étourdi). Et de la même façon qu'un Kelley va employer son expérience professionnelle pour donner son point de vue (et ses questions) sur la société, Cosby va faire de même avec la cellule familiale. Ah d'accord, elle a comparé Cosby à Kelley, on sait donc désormais que toute forme d'objectivité sera absente de ce post.
Regarder le Cosby Show n'est pourtant en aucune façon une leçon sur les valeurs familiales. En tant que grande consommatrice de fictions familiales depuis que j'ai su crocheter la serrure du meuble télé, et pour avoir vu l'intégralité oui, l'intégralité des 5 premières saisons de 7 à la Maison, je suis en mesure de vous assurer qu'il y a une énorme différence. Cosby écrit avec sa série le même manuel d'optimisme et d'humanisme que Gene Roddenberry avec Star Trek. Ah ouais, donc maintenant on en est à comparer Bill Cosby au Great Bird of the Galaxy, carrément.

A travers le Cosby Show, on devine quelles sont les convictions profondes de Bill Cosby ; la plus prégnante est le respect des enfants.
Cosby, par le truchement de Heathcliff Huxtable, met un point d'honneur à ne jamais les regarder de haut, il leur parle toujours avec clarté et honnêteté, et ne prend jamais leur intelligence à défaut. En somme, il traite chaque enfant, quel que soit son âge, comme un égal, tout en adaptant son discours à leur compréhension du monde, en bon pédagogue.
Un détail m'a particulièrement impressionnée. Il arrivera à deux reprises, pendant cette première saison, que Heathcliff, la mine accablée par la dernière bêtise inventée par un de ses rejetons, s'empare d'une batte de baseball avant de toucher deux mots à sa progéniture. C'est généralement le moment de toute série où je réprime difficilement un frisson, je l'admets. Mais la batte de baseball n'effleurera pas le plus petit popotin, pas même pour plaisanter : on ne lève pas la main sur les enfants, chez les Huxtable. Jamais. Se saisir de cette batte est plutôt une façon pour Bill Cosby de dire : "je pourrais régler les choses comme ça, et imposer mon autorité par la force et donc la peur" ; chaque fois, Heathcliff posera la batte aussi vite qu'il la prise et entamera une vraie discussion. Cette batte de baseball, c'est en fait la matérialisation de ce que Cliff expliquera à son fils dans un épisode : "dans le temps, quand le père voulait que le fils fasse quelque chose, il l'ordonnait et le fils s'exécutait. Mais on n'est plus dans le temps", racontera-t-il en substance (les histoires-fleuves de Heathcliff Huxtable ayant fait sa réputation...). Ce qui m'a impressionnée ? Les enfants n'ont pas de mouvement de recul, ils ne cillent pas, ils ne regardent même pas la batte quand il l'attrape ; il est acquis que cette batte n'a aucune existence dans leur rapport à leur père. Son utilisation n'est jamais qu'anecdotique.
L'un des meilleurs exemples au long de cette première saison (et, si mes souvenirs sont justes, des suivantes) de la volonté de Cliff de parler à ses enfants comme à des êtres sensés et de toujours privilégier ce mode, sera sa relation à Théo, unique fils de la maisonnée, un peu irresponsable mais pas mauvais bougre. Le Dr Huxtable passe un temps considérable à essayer à la fois de lui inculquer le sens des responsabilités et de préserver leur camaraderie. Ce sera sensible dans le pilote, comme j'ai pu le souligner par le passé, mais aussi dans l'épisode où Clair découvre un joint dans un livre de classe de Théo ; au lieu de virer à la prêche, l'épisode va au contraire prendre un tour surprenant quand les parents croient Théo sur parole (lequel affirme "c'est pas à moi", défense plutôt classique du genre), et que Théo insiste pour prouver son innocence afin de préserver l'estime de ses parents, qu'il n'avait pourtant jamais perdue. Dans la façon que Cliff et Clair ont d'adresser le problème, il est net d'emblée que personne ne va "engueuler" Théo. Il n'est pas question de le sermoner. Il ne vient à l'idée de personne de commencer par punir et poser les questions après (on n'est pas chez les Kyle de Ma Famille d'abord, ici !). On se parle, chez les Huxtable.
Mais le plus merveilleux dans cette famille, c'est que se parler n'est pas réservé aux situations "de crise". On prend aussi les décisions en commun comme dans une démocratie où chaque vote compte (c'est ce qui se passe quand Sondra veut passer l'été en France avec des amies), ou tout simplement on débat de sujets divers, pour le plaisir d'échanger des idées (à l'instar des questionnements soulevés sur le remariage par un ami du couple Huxtable qui a trouvé une nouvelle compagne de plusieurs décennies sa cadette). Il n'est pas rare que les enfants se sentent, dans ce contexte, autorisés à contester les décisions ou le comportement de leurs parents, comme quand Cliff découvre que Denise a un nouveau petit-ami qu'elle ne veut pas lui présenter car ses réactions sont souvent épidermiques, et que Vanessa comme Denise adressent à leur paternel des remontrances à ce sujet.
Cette croyance que les générations peuvent communiquer s'élargit au-delà de la relation parent-enfant ; dans un épisode, les parents d'Heathcliff viennent dîner, l'occasion de comparer les générations entre elles alors que Théo vient de se faire percer l'oreille en cachette de ses parents juste pour impressionner une fille. On en concluera d'ailleurs que si les modes opératoires changent, dans le fond, les adolescents restent les mêmes génération après génération, et les parents aussi. La fin de l'épisode, dans un joyeux brouhaha, montrera des personnes âgées partager avec leurs enfants et leurs petits-enfants leurs souvenirs de jeunesse sans fard ni faux-semblant (attention spoiler : grand-père Huxtable s'était fait tatouer sur le torse le nom de sa promise à l'époque du lycée !). Bill Cosby ne croit vraisemblablement pas au "white lie", considérant qu'il ne sert à rien de faire croire à une image immaculée des générations précédentes, et tenant en plus haute estime la franchise que l'espoir de servir de modèle parfait. Un autre épisode montrera au contraire Cliff Huxtable s'amuser avec plusieurs camarades de Rudy pendant de longues scènes ; mais je vais y revenir.

Outre la position de Bill Cosby sur les rapports intergénérationnels, The Cosby Show est aussi une ode au partage des responsabilités domestiques et familiales, au point qu'on se demande pourquoi cela pose encore problème aujourd'hui si en 1984, le sujet est posé comme une évidence par la série.
On le sait, les Huxtable travaillent tous les deux : Heathcliff est gynécologue et obstétricien, Clair est avocate. Le premier travaille dans un cabinet aménagé au sous-sol de la maison, mais peut être appelé au beau milieu de la nuit, ou d'un évènement important, pour accoucher une patiente à l'hôpital ; la seconde ne compte pas ses heures de travail, et peut parfois enchaîner les heures supplémentaires en soirée. La résultante de ces deux vies très occupées, c'est que, paradoxalement, Cliff est plus facilement à la maison que Clair pour s'occuper des enfants, et considère tout-à-fait normal de les prendre en charge, parfois à la grande surprise de Clair. Celle-ci opposera une ou deux fois de la résistance, généralement parce qu'elle voudrait tout de même pouvoir s'occuper des enfants elle-même (comme dans l'épisode où Rudy tombe malade et que Clair a une réunion très importante qu'elle ne peut déplacer alors qu'elle ne souhaite que cajoler la petite), ou, parfois, parce qu'elle pense que son mari va être dépassé (il lui prouvera le contraire ; sauf dans la mesure où les enfants n'apprécient pas la cuisine de leur père !). Heathcliff et Clair sont donc à pied d'égalité dans la maisonnée, en partie parce que les circonstances s'y prêtent, et en partie parce que le Dr Huxtable éprouve un plaisir visible à passer du temps avec ses nombreux rejetons.
Quant à leur relation de couple, elle fait partie des choses les plus vibrantes de cette première saison. Quand on les voit ensemble, on ne se demande absolument pas comment Heathcliff et Clair ont pu avoir 5 enfants (alors que la question est légitime dans le cas des Camden de 7 à la Maison, pour prendre l'exemple le plus frigorifiant de couple télévisuel de parents supposés s'aimer). C'est bien simple, ils sont toujours l'un sur l'autre ! Ils s'aiment visiblement comme au premier jour (ils se sont pourtant connus au lycée, comme l'expliquera Heathcliff dans un épisode où il se souvient avoir choisi sa fac uniquement sur la base du choix de Clair), et cet amour ne se vit pas en cachette dans la chambre à coucher, bien que celle-ci soit évidemment le théâtre idéal pour leurs interactions. Dans le salon, la cuisine, PARTOUT ! Les Huxtable s'embrassent, se taquinent, s'entrelacent, s'allument, se suçottent les lobes d'oreille... ils sont inséparables, et très tactiles.
Leurs échanges ne se limitent pourtant pas à leurs nombreuses preuves d'amour physique : on se raconte sa journée (comme Heathcliff qui rentre à 3h du matin et raconte à son épouse à demi-endormie : "on dit qu'un bébé naît en moyenne toutes les 9 secondes, cette nuit, ils avaient choisi mon hôpital pour le faire"), on partage ses préoccupations, des plus profondes aux plus futiles ("si je meurs et que tu rencontres une femme qui me ressemble trait pour trait, est-ce que tu gardes ma photo ?"), ou évidemment, on discute des enfants. Le rapport d'égal à égal est valable dans tous les domaines.
D'ailleurs, preuve que Cosby est là avant tout pour parler d'un univers et non d'un couple, le Dr Huxtable aura l'occasion plusieurs fois d'expliquer ces principes à ces propres patients. Au mari d'une parturiente qui insiste pour se comporter comme chef de la maison (ce qui ennuie bien la future maman), il expliquera : "l'époque où on était le chef, sérieusement, ça date d'il y a 30 ans ! L'homme à l'ancienne, c'est fini ! Une relation, c'est bien plus que d'être le chef. Vous n'êtes pas le chef, elle ne sera pas le chef". Evidemment, comme on parle d'une comédie, la tirade se conclut sur : "le bébé sera le chef !"... mais le message est clair. Et il sera répété, de façon plus subtile et cette fois sur le ton de l'évidence, tout au long de cette première saison. On est en 1984, rendez-vous compte ; pourquoi a-t-on encore des débats sur le sexisme en 2013 alors que Bill Cosby avait classé tout ça il y a belle lurette ?

Il faut avouer que même si Cliff est, de toute évidence, au centre de la série, Clair est un personnage, pardon pour le jeu de mots, parfaitement lumineux. Phylicia Rashad a d'ailleurs l'air de passer de bons moments sur le plateau, éclatant de rire spontanément lorsque Bill Cosby fait le pitre, et apportant sa classe naturelle à son jeu d'actrice qui n'endosse jamais tout-à-fait dans le rôle du clown blanc. Clair est la voix de la raison... souvent. Pas tout le temps. Clair est bon public pour Cliff... jusqu'au moment où c'est elle qui va nous épater, nous prendre par surprise.
Personne ne s'enferme dans une caricature, dans le Cosby Show.

TheCosbyShow-Season1b

Quand j'avais 5 ans, ma mère m'avait laissé voir Rencontres du troisième type ; il est de notoriété dans ma famille qu'à l'issue de film, je me suis précipitée vers l'écran en répétant que je voulais rentrer dans la télé, et partir rejoindre les personnages (eh oui, déjà alors). J'ai ressenti cette émotion, que je n'avais plus connue depuis un quart de siècle, devant cette première saison du Cosby Show. Et quand je vous disais, plus tôt, que le premier volet de mon intégrale m'avait mise à genoux, ce n'est pas une image : je suis littéralement tombée devant mon écran, les joues en larmes, devant certaines scènes absolument magiques. MA-GIQUES. J'assume mes adjectifs.
Et pas juste parce que les Huxtable forment une famille géniale, ce que je me suis ingéniée à expliquer jusqu'à présent, mais aussi parce que la série offre des moments... eh bien, je l'ai dit, magiques.

Il suffit, pour se convaincre de l'énergie de certaines idées du Cosby Show, de voir les épisodes-ovnis comme Jitterbug Break (1x16) ou Slumber Party (1x22), à la narration fantaisiste.
Le premier raconte comment la famille Huxtable se prépare à passer un vendredi ou samedi soir ; les parents s'apprêtent pour sortir avec un couple d'amis pour aller danser, la babysitter annule sa venue et Denise est chargée de la remplacer, qui invite donc les amis avec lesquels elle devait sortir à venir à la maison. Denise, dont on apprend qu'elle pratique le breakdance avec une boombox dans la rue (hello, années 80). L'épisode commence donc de façon assez classique, mais son dernier quart d'heure sera en réalité entièrement dédié à faire danser les personnages dans le salon, ce salon que nous connaissons tous où les meubles ont été poussés par Denise, ses amis et Théo, et où chacun s'en donne à coeur joie sur du hip-hop, puis du jazz quand arrivent les amis des parents, des danseurs émérites qui prouvent qu'ils ont encore quelques tours dans leur manche, puis finalement, quand les deux générations se mettent à danser ensemble dans la joie et la bonne humeur. L'épisode ne veut a priori envoyer aucun message : chaque personnage prendra la suite d'évènements comme un bon moment dont il faut profiter, le bonheur du moment dans une maison qui n'en manque pas. Son but est simplement de finir sur une célébration de l'envie de danser. Le scénario de départ n'a été qu'une excuse pour profiter de ce moment magique du quotidien des Huxtable. "C'est pour ça que j'aime venir ici", soufflera leur ami dont la voix est couverte par la musique, "on ne sait jamais comment la soirée va finir".
Dans le second de ces deux épisodes, Rudy s'ennuie copieusement, et Heathcliff lui suggère (après lui avoir proposé d'être son camarade de jeu, et de s'être gentillement fait rappeler "tu es mon papa, pas mon copain" par la petite) d'inviter des amis à dormir. Huit enfants de cinq ans vont donc être lâchés dans la maison (huit !), alors que Clair est, une fois de plus, retenue à l'extérieur (une conférence, cette fois) et que Cliff doit donc gérer tout seul la petite tribu, même s'il embarque finalement Théo et Denise pour lui prêter main forte. L'épisode n'a pas de conclusion à proprement parler : où Cosby veut-il en venir en parlant de la pauvre Rudy qui se sent seule ? Nulle part, la pauvre n'aura pas plus de trois lignes de dialogues à partir du moment où ses camarades arrivent à la maison. L'épisode va en fait consister en une enfilade de scènes pendant lesquelles le Dr Bill Cosby va simplement interagir avec les enfants : leur parler (encore), jouer avec eux, les taquiner, et ainsi de suite. Reconnaissant que les petits bouts sont bruyants, il aura juste le temps de lancer un pari avec son propre père (de passage) afin d'essayer de réussir à faire taire les gamins pendant une minute. Et c'est tout. Juste ça : Bill Cosby et huit enfants joyeux. Les scènes sont longues, mais on s'en fiche. Ca respire la vie !

Contrairement à la plupart des séries de son époque (puis des années 90) à vocation familiale, The Cosby Show n'a donc, vous l'aurez compris, aucune ambition moralisatrice, et ne s'embarrasse pas de conclusions. La narration de nombreux épisodes de cette première saison n'aura pas conclusion claire, sans même aller jusqu'aux exemples que je viens de citer ; ce sont simplement des tranches de vie, légèrement plus comiques que celles que vous et moi avons pu connaître pendant notre propre vie familiale, mais qui ne sortent jamais de ce registre.
Même quand l'avant-dernier épisode de la saison s'aventure au centre communautaire du quartier (posant ainsi comme une nouvelle évidence que Cliff et Clair participent à la vie de quartier sur leur temps libre, of course), on évitera pourtant tous les écueils du genre. L'épisode, qui devait être un backdoor pilot, mettra en retrait les Huxtable pour souligner plutôt le quotidien de Tony, responsable du centre, et de sa petite-amie, conseillère et psy travaillant avec lui. L'épisode, qui porte le titre de Mr. Quiet, montre alors Tony qui fait la connaissance d'un petit garçon très secret, lequel vient de se faire battre par un groupe d'enfants, et refuse de parler à qui que ce soit de ce qui est arrivé. Va-t-on essayer de comprendre pourquoi on s'en est pris à lui et ainsi aborder, je ne sais pas, le problème du racisme ou des violences ? Va-t-on découvrir que le garçon, que Tony n'a jamais vu au centre communautaire, est un SDF à prendre en charge ? Pas du tout. Le seul "enjeu" de l'épisode est que Tony tente de se lier à l'enfant et de lui faire simplement dire son prénom, et l'épisode se concluera quand le petit rentre chez sa mère après avoir non seulement parlé à Tony, mais aussi dévoilé son surnom "pour les amis". Voilà, c'est tout. Pas de mission. Une tranche de vie qu'on ne prend pas pour prétexte à moraliser la discussion.
The Cosby Show, regardable par toute la famille, ne donne pas dans l'éducation des enfants, de toute façon, mais plutôt des parents. Si la série poursuit un but, c'est à la rigueur d'apprendre à ces derniers à parler aux plus jeunes, pas à aborder les problèmes rencontrés par ceux-ci pour les aider à grandir. La télévision de Bill Cosby n'éduque pas les enfants à la place des parents. Personne ne doit éduquer les enfants à la place des parents, voilà ce que croit Bill Cosby, et c'est pour ça qu'il faut apprendre aux parents à être pédagogues. A observer. A écouter. A parler. A interagir avec les plus jeunes, de façon simple mais sincère. Mais ça, vous l'aviez compris depuis le début de la lecture de ce post...

Avec son rythme souvent à contre-temps, et ses multiples tentatives d'expérimenter des structures narratives atypiques pour ne pas dire, parfois, inexistantes, la première saison du Cosby Show vaut largement le coup d'oeil. D'autant qu'au-delà de ça, ses gags sont tout simplement intemporels...

TheCosbyShow-Season1c

Pour conclure, je dirais : il faut signer où pour se faire adopter par les Huxtable ? Avec tout ça, mais aussi les coiffures de l'impossible, les pulls pas croyables, et les musiques d'un autre temps, j'ai eu l'impression de replonger dans l'enfance que je n'ai jamais eue, c'était un vrai délice.
...Et dire que ça, c'était pour une seule saison ! Bon, il est un peu acquis ce marathon, maintenant, non ?

Posté par ladyteruki à 16:39 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

21-02-13

God complex

Tenir un blog a de multiples avantages ; l'un d'entre eux est qu'il sert ultérieurement d'aide-mémoire pour les séries qu'on a regardées mais qui n'ont pas marqué le téléphage.

...Evidemment, cette technique a ses défauts, la principale étant qu'il faut encore écrire le post après avoir vu la série en question. Quand même. Or, pour plein de séries, je ne le fais pas ; Seed est un excellent exemple, quoique récent. Monroe en est un autre. Je me rappelle avoir vu les deux premiers épisodes, puis m'être lassée, mais je n'ai pas écrit à ce sujet ; le temps a passé et désormais je suis incapable de me souvenir pourquoi la série m'a lassée, beau boulot. Même à raison d'un post par jour on arrive à ce résultat, c'est désespérant.
Alors qu'arte diffuse la première saison de Monroe ce soir et jeudi prochain, je me suis dit que c'était une bonne opportunité pour, cette fois, laisser une trace de mon visionnage, for future reference. Mais comme je serai occupée quand commencera la diffusion (le #SmashEnsemble se réunit, et je ne changerais pour rien au monde), il a fallu ruser et j'ai donc revisionné le pilote de mon côté. Ceci est donc, une bonne fois pour toutes, mon post sur le premier épisode de Monroe. Nan mais.

Monroe-Aureole

Il faut dire que Monroe n'est pas la série la plus originale qu'on puisse imaginer : on y suit Gabriel Monroe, un neurochirurgien particulièrement arrogant, (et pourtant, l'arrogance fait partie de la fiche de poste d'un chirurgien !) dont on va suivre dans le pilote deux opérations ainsi qu'un petit bout de vie privée. L'idée directrice de ce pilote est de nous montrer un personnage d'une confidence pour le moins débordante en des capacités sans défauts, puis de nous faire toucher les limites de sa toute-puissance.
Difficile, et pourtant un peu capilotracté, de ne pas rapprocher Monroe de Dr House. La comparaison est injuste, je vous l'accorde, mais il émane de Monroe (toujours envoûtant James Nesbitt ; faudrait que je me refasse Jekyll un de ces quatre) un tel charisme, une telle énergie, et aussi, quelque chose de sombre bien que de difficilement palpable, qu'on en revient toujours à l'associer un peu à l'éclopé de service. Il faut dire que le Dr Monroe a la fâcheuse manie d'avoir une repartie irréprochable, un grand sens de la formule, et une certaine désinvolture vis-à-vis des cas rencontrés, qui évoquent pas mal son cousin "américain", même si, dans ce premier épisode, Gabriel est très loin des excès de Gregory, et n'atteint pas les mêmes abimes.

Cette assurance, cette arrogance dont Gabriel Monroe fait preuve aurait même de quoi agacer. A une époque où un héros de série se doit d'être un anti-héros profondément faillible voire détestable, il est même assez destabilisant de voir 95% de l'épisode dédié à nous démontrer combien le chirurgien est talentueux ; il traine par exemple dans son sillage une paire d'internes devant lesquels de toute évidence il est ravi de faire étalage de son expérience, son savoir-faire et sa verve, joue le paon paternaliste devant une patiente pour laquelle immédiatement il se prend d'affection, donne des conseils au mari de celle-ci, et ainsi de suite. C'est très irritant. Mais en même temps, très divertissant ! On ne peut pas vraiment lui en vouloir, parce qu'effectivement, il est bon, le bougre. Et puis drôle. Et franchement sympa.
Je me souviens vaguement que lors de mon premier visionnage, je trouvais ça finalement assez rafraîchissant d'avoir une série qui ne tente pas de nous démontrer par a+b que le personnage cache une âme noire sous des dehors sympathiques ; une impression d'ailleurs renforcée par le rythme entraînant de l'épisode, sa réalisation truffée de filtres et de lense flares, et sa petite musique comme sortie tout droit d'un dorama. Sérieusement, si la musique de Monroe ne vous casse pas les pieds, vous êtes prêts pour une série japonaise grand public. Mais lors de mon revisionnage, c'était le contraire ; il faut dire que Monday Mornings et, dans une moindre mesure, Brain, sont passées par là, et que, comparativement, Gabriel Monroe semble manquer de profondeur ou, au moins, d'aspérités. Il ne remet jamais en doute ni sa pratique, ni ses rapports avec ses collègues ou subordonnés, ni évidemment sa relation avec sa famille proche.

C'est là que va se produire la rupture, précisément. Le pimpant Dr Monroe va manquer à ses obligations de père, on découvre qu'il a aussi manqué à ses obligations de mari, et que jusque là, il ne s'en était pas vraiment formalisé. En fait, à mesure qu'on en apprend plus sur le background de son couple, on découvre que le Dr Monroe est aussi arrogant dans sa vie privée qu'il l'est dans sa vie professionnelle, ce qui à la réflexion ne devrait pas nous étonner autant, mais ça le fait quand même ! Difficile de déterminer, sur la seule base du pilote, si Gabriel Monroe est très résilient, ou si tout simplement c'est un inconséquent devant l'Eternel ; en tous cas, il a présumé que sa femme était elle aussi passée à autre chose, et il a eu tort.
Quand vient le moment pour lui de faire face aux conséquences d'actions datant d'il y a plusieurs années, on découvre avec surprise qu'il continue de faire la bravache. Alors d'un côté, certes, c'est bien que l'homme s'efface derrière le médecin, et qu'en parfait professionnel, il ne laisse pas sa situation personelle l'empêcher de faire parfaitement (bien-sûr, parfaitement) son travail voire même un peu plus. Mais là encore, il manque la faillibilité totalement humaine qui fait quand même tout l'intérêt d'une série médicale.
En-dehors d'une scène de cloture ponctuant l'épisode sur une note moins guillerette, rien, donc, n'indiquera que Monroe a été touché par la déconvenue personnelle qu'il a rencontrée dans l'épisode.

Paradoxalement, ça devrait agacer énormément, être décourageant... et pourtant non. Peut-être qu'avec un autre acteur, on n'aurait pas cette impression, mais Nesbitt parvient à éviter de rendre ce personnage sur lequel les drames glissent pour nous laisser imaginer qu'il y aura quelque chose à voir plus tard, qu'à un moment, Monroe va se fissurer. A tort ou à raison, c'est un autre débat.

On pourrait imaginer que, dans le fond, ce n'est pas l'objet de Monroe que de s'intéresser aux failles du personnage. J'ai comme un doute : les petites affaires des internes se cantonnent, au stade du pilote, à de petites anecdotes négligeamment glissées dans des scènes de façon à inciter Gabriel Monroe à être plus piquant, plus drôle, plus charismatique. Si jamais c'était possible. On sent que l'un de ces personnages pourrait donner quelque chose de bien, mais difficile de miser sur cette intuition. Les bisbilles de Monroe avec la chirurgienne cardiaque qui est la seule à ne pas lui vouer un culte restent badines, même si on soupçonne qu'elles pourraient conduire à une relation moins monochrome. Quant au meilleur ami de Monroe, il est d'une transparence assez affligeante.
L'attention du spectateur est-elle dirigée vers les actes de chirurgie et les cas rencontrés ? Pas beaucoup plus. La facilité déconcertante avec laquelle Monroe (en dépit de son speech en début d'épisode sur les risques encourrus) accomplira ses deux opérations démontre bien que là encore, la série ne voit pas d'enjeux. En fait, la neurochirurgie, c'est tellement simple, que notre super-médecin prendra même le temps de jouer l'assistante sociale et/ou le confident pour ses patients !
Non, clairement, Monroe ne s'appelle pas ainsi par facilité, mais bel et bien parce que son objet est le Dr Monroe, à prendre ou à laisser.

J'avoue n'avoir pas un souvenir très clair du deuxième épisode (ça date), mais évidemment, la session de rattrapage est toute trouvée avec la diffusion en France, et du coup je ne me fais pas de soucis, je vais rapidement me rafraîchir la mémoire.
Donc : Monroe, trois épisodes, ce soir sur arte... si je ne me lasse pas avant.

Monroe-Promo

Posté par ladyteruki à 12:13 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

07-02-13

Some like it raw

Il y a maintenant 2 ans, j'ai été investie sur Twitter d'une noble mission : trouver le pilote de la série irlandaise Raw. Très vite, cette mission est devenue une affaire personnelle, car non seulement trop peu de séries irlandaises nous parviennent, mais en plus, une série sur le monde de la cuisine et la restauration, pardon, mais je me sens directement concernée, là.
Bref, il aura fallu 23 mois pour que je vienne à bout de mon objectif, rté ne commercialisant plus les DVD de Raw (sinon ç'aurait été trop facile, vous comprenez) et le pilote étant largement introuvable sur la toile. Mais ça y est, c'est fait, et je vais donc pouvoir vous parler de cette série irlandaise.
Et si vous trouvez que c'est quand même un putain de hasard qu'on parle de séries irlandaises deux jours de suite, bah vous avez tout simplement compris par quel cheminement, en cherchant les épisodes de Prosperity, j'ai enfin mis le grappin sur Raw.

Raw

Raw, c'est le nom d'un restaurant de Dublin qui a ouvert ses portes il y a tout juste un an, et qui appartient à un couple marié : Tanya, qui est la manager, et Mal, le chef. Le problème, c'est que le restaurant est supposé célébrer un an d'existence alors que Mal a totalement disparu de la circulation la veille, et que même Tanya ignore où il est passé. C'est donc au sous-chef, l'explosif Geoff, qu'incombe la tâche de faire tourner la boutique ce soir-là, chose qui ne sera pas facilitée par le fait que le barman Bobby a des soucis d'ordre personnel qui vont s'inviter entre les murs du restaurant, ou que la cuistot Jojo a proposé à son frère (un avocat qui a décidé de planter son job ET de quitter sa femme le même jour) d'officier comme commis de cuisine afin de donner un coup de main. Bref, c'est le bazar.

Dans une ambiance qui rappellera légèrement celle de Kitchen Confidential (ah, Kitchen Confidential... peu importe si je suis la dernière personne au monde à penser à cette série !), celle d'un restaurant plutôt haut de gamme où intrigues personnelles et problèmes typiques de l'univers de la restauration se mêlent, Raw va donc nous offrir la possibilité de suivre quelques heures de la vie de ces protagonistes, et notamment de Jojo qui est résolument notre héroïne, et qui s'avère très vite être un personnage très attachant.

Jojo, incarnée par Charlene McKenna (qui prête actuellement ses traits à Rose dans Ripper Street), est en effet un petit bout de femme plein d'énergie, de répondant et de tempérament, qui vit en colocation avec Bobby et qui, si on en croit l'introduction de ce pilote, se soucie plus de passer du bon temps et de faire la fête, que de faire bonne impression. Très vite, ce personnage qui est "one of the boys" dans un milieu éminemment masculin se pose comme très décontracté, mais on va aussi découvrir qu'elle n'est pas non plus un simple "garçon manqué" blagueur, et qu'il y a des choses qui revêtent de l'importance à ses yeux, comme la cuisine elle-même, par exemple ; même si Jojo est quelqu'un d'assez peu prise de tête, elle n'est pas totalement irresponsable, et il y a des choses qu'elle prend très au sérieux, à commencer par la vie du restaurant lui-même (j'ai cependant adoré l'échange avec son frère : "You are not allowed to fuck up ! That is MY area and I'm VERY good at it").
Ainsi, sans être excessivement sentimental, le personnage de Jojo a tout de même une certaine profondeur, mais aussi un solide humour (et des moues géniales), et c'est d'autant plus facile de cette façon de s'y attacher. Nous allons donc traverser le pilote à ses côtés, tandis que la police débarque dans la petite maison qu'elle occupe avec Bobby à la recherche de drogues dures (oui, quand même), quand son frère vient la voir parce qu'il vient de faire des changements drastiques dans sa vie, ou au moment du coup de feu au Raw.

Mais Raw est un ensemble show avant tout. D'ailleurs, le nombre de personnages et donc d'intrigues introduits dans cet épisode est assez vertigineux.
Cela confère à l'épisode un rythme très soutenu, qui permet de se plonger dans l'ambiance survoltée du monde de la restauration, et cela, quand bien même on passe finalement assez peu de temps aux fourneaux (à mon grand regret puisque, comme j'ai eu l'occasion de vous le dire pour Pasta, je pourrais regarder ce genre de scènes pendant des heures). Lorsque l'épisode atteint son point d'orgue pendant l'heure de pointe au restaurant, pourtant, le pilote répond parfaitement aux attentes qu'on peut avoir sur une série parlant de la vie d'un restaurant ; efficace en diable, cette séquence, portée par Geoff qui doit se démener comme un beau diable pour faire tourner la machine en l'absence de son propre patron, est vraiment le meilleur passage de cet épisode inaugural à mes yeux.

Raw étant un drama pur jus, plusieurs des intrigues lancées dans ce premier épisode ne trouveront pas leur résolution dans l'immédiat. Mais, comme les saisons de Raw sont assez courtes (6 épisodes par saison), on peut cependant espérer que les choses ne trainent pas inutilement en longueur, et ça c'est le bien, quand même ! Nul doute que ça permet à la série de conserver son sens du rythme et son efficacité, et que cela lui évite de tomber dans le soapesque.
Cependant, certains personnages (à commencer par Tanya, interprétée par Shelley Conn) manquent pour le moment un peu de substance comparés à d'autres, et j'espère que les épisodes suivants permettront tout de même d'approfondir un peu ce qui a été survolé dans ce pilote.

C'est une chose formidable, quand même, quand une série sur laquelle vous vouliez absolument mettre la main depuis si longtemps ne vous déçoit pas. Je regrette donc d'autant plus d'être incapable de trouver les DVD... en attendant, je vais profiter que je suis malade pour finir la première saison, comme ça ce sera [enfin] fait !
L'idéal serait de finir de rattraper la série à temps pour voir le final de la saison 5 qui sera diffusé dans quelques jours sur rté...

Posté par ladyteruki à 20:39 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

06-02-13

Jour sans fin et voie sans issue

En tant que téléphages, nous sommes habitués à considérer qu'il est impératif qu'il arrive quelque chose aux personnages des séries que nous regardons ; assez peu de place est faite, à bien y réfléchir, à de simples chroniques, et moins encore à des oeuvres purement contemplatives. Les séries où il "ne se passe rien", ou si peu, sont pourtant, sur un plan dramatique et/ou esthétiques, très réussies, encore faut-il avoir la patience de les suivre. C'est presque, d'ailleurs, un défi, que de trouver cette patience, tant nous sommes conditionnés à attendre du rythme, des retournements de situation, du grand spectacle narratif ; et pourtant, la récompense est immense si on prend le temps de simplement observer des personnages dans leur milieu naturel.
Une fois de temps en temps, ces séries-là font un bien fou ; c'est la raison pour laquelle j'avais, d'ailleurs, adoré The Café, son goût pour l'observation des gens et des choses simples, son rythme très lent et sa photographie apaisante. Je ne m'en remets pas que la sortie du DVD passe son temps à être reculée, d'ailleurs, elle était quand même supposée sortir initialement en même temps que celui de Threesome, et je n'en peux plus d'attendre la saison 2 ; ça sent mauvais ou c'est une impression ?

Demain, la chaîne Eurochannel diffusera le premier épisode de la mini-série anthologique Prosperity, un ovni en quatre parties diffusé en 2007, largement salué dans son pays natal, l'Irlande, et nommé dans la catégorie mini-série à l'occasion du Festival de Monte-Carlo en 2008 (elle a perdu au profit de la mini-série américaine John Adams, forcément qui peut lutter contre une série de HBO qui a déjà reçu des Emmy Awards et des Golden Globes...?).
Mais fort heureusement, il est d'ores et déjà possible de découvrir le premier épisode sur Dailymotion, et puisque la série est proprement introuvable sans cela, inutile de dire que je ne me suis pas fait prier pour faire une entorse à ma règle d'éviter le streaming comme la peste, et je me suis donc mise devant le pilote de Prosperity.

Prosperity

Et comme je vous le disais en préambule, Prosperity est dans une démarche purement descriptive. Son principe ? Suivre quatre personnages, chacun n'ayant a priori rien en commun, pendant une seule journée, à raison d'un personnage par épisode (sachant qu'évidemment, ils vont plus ou moins se croiser pendant cette journée).

Le premier épisode est consacré à Stacey, une adolescente de 17 ans qui a un bébé de quelques mois, Lorna, et qui va passer l'épisode à... tuer le temps. Elle vit dans un bed and breakfast un peu miteux où logent de nombreuses mères célibataires, dont elle est obligée de sortir en journée, et n'a rien d'autre à faire que de trainer au centre commercial du coin en attendant de pouvoir réintégrer sa chambre. En-dehors de ça, c'est tout. Ah, si, de temps en temps, elle va collecter ses allocations, ou bien elle retrouve une copine... La vie de Stacey n'a rien d'enviable, donc.
A expliquer, ce n'est évidemment pas glamour ; à regarder non plus à vrai dire. Le concept de Prosperity laisse assez peu de place à une intrigue fascinante, et son intention n'était de toute façon pas là. Nous allons suivre la laborieuse journée de Stacey, au contraire, et non pas attendre qu'il lui arrive quelque chose mais plutôt attendre qu'elle ressente quelque chose, qu'elle exprime quelque chose. N'importe quoi.

Il faut dire qu'on a affaire ici à une adolescente à la fois blasée et meurtrie, qui a eu un enfant très jeune avec son petit ami (Dean ; nous aurons la chance de faire sa charmante connaissance pendant l'épisode), qui a quitté le domicile de sa mère, n'entretient pas non plus de relations avec sa soeur aînée, bref, qui a toutes les raisons de s'être endurcie, d'avoir pris de la distance avec tout et tous, et qui trimbale sa poussette pendant toute la journée absolument sans but, sans attache... sans avenir.
Le ton froid, hâché de ce premier épisode est percutant ; il nous emmène dans un monde où il n'y a pas d'espoir, pas de lendemain. Pour Stacey, chaque journée ressemblera, à peu de choses près, à celle-ci. Il n'y a rien à espérer de l'avenir, il n'y a qu'à attendre l'heure de rentrer dans la chambre, le jour où on pourra toucher les allocs, le moment où on pourra aller boire une bière, peut-être. Stacey s'exprime par monosyllabes, désabusée, cassée, et pourtant pas vraiment triste ; il faudra attendre la fin de l'épisode pour lui extirper une confession. Mais ça n'empêche pas ce premier épisode de Prosperity d'être poignant, bien au contraire ; cette journée sans fin est terriblement émouvante, parce qu'on prend conscience de quelque chose dont Stacey est parfaitement au courant : rien ne peut vraiment lui arriver. Elle vit, fantômatique, dans une zone où elle existe sans exister, où elle fait des rencontres et où en même temps tout glisse sur elle. C'est un peu moins d'une heure à expérimenter en sa compagnie et, dans le fond, c'est important de prendre le temps de mesurer cela.

Car dans le fond, c'est de cela que veut parler Prosperity. De tous ces anonymes sans avenir qui se croisent dans un quartier populaire, qui ont perdu une guerre qu'ils n'ont même jamais menée. Eurochannel explique que Prosperity, filmée avant la crise, est une sorte de signe avant-coureur de la fin du miracle économique irlandais, mais les protagonistes de Prosperity, on les croise dans plein de villes d'Europe, dans plein de banlieues ou de quartiers populaires, ils n'ont rien et n'auront jamais rien, crise ou pas crise. Et ils le savent.

Les prochains épisodes de Prosperity ne raconteront pas nécessairement la même apathie, mais, on peut le sentir à travers les pistes données par cet épisode, ils raconteront d'autres formes de désillusion. Ce n'est pas forcément très drôle, mais c'est aussi ça, la fonction d'une série dramatique.
Si ça m'est techniquement possible, e serai sans faute devant les trois autres épisodes, je ne manquerai l'immersion pour rien au monde.

Posté par ladyteruki à 23:58 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

23-01-13

Du bleu pour les filles

Avec un petit effort de mémoire (ou d'imagination, selon votre âge), vous pouvez peut-être vous souvenir ce que c'était que de ne pas être complètement innondé de séries policières. Je vous l'accorde, ça exige une petite gymnastique intellectuelle de nos jours, mais je suis sûre que vous pouvez le faire. C'était une époque pendant laquelle on n'avait pas encore atteint le stade où on a l'impression d'avoir tout vu ; mais avec l'année 2000, ça allait changer.
La première semaine d'octobre 2000 a vu apparaitre sur les écrans américains la série Les Experts ; une équipe dédiée à une seule tâche, trouver LA preuve qui permettra de confondre les criminels chaque semaine, tout cela sous une profusion de filtres colorés. Eh bien figurez-vous que, la première semaine d'octobre 2000 a également vu apparaitre, cette fois sur les écrans danois, une série répondant étrangement à la même description : Rejseholdet. C'est de cette dernière dont nous allons parler ce soir, puisque je viens d'en regarder le pilote.

Rejseholdet

Les ressemblances entre les deux séries ne s'arrêtent pas à la description succincte que je viens d'en faire. Comme Les Experts, Rejseholdet emploie un procédé un peu tordu pour à la fois présenter son contexte et y apporter presqu'immédiatement un élément perturbateur, à savoir la mort d'un membre de l'équipe ; sauf qu'ici, c'est le chef de l'unité, Torben Rønne, qui va être retrouvé mort.

Promue par le concours de circonstances à sa place, Ingrid Dahl, une inspectrice jusque là en charge des affaires internes, va prendre la tête des opérations afin de comprendre ce qui s'est passé et trouver le responsable. Elle doit naturellement faire face aux réactions de l'équipe de Torben, lesquels n'accueillent pas tous son arrivée de la même façon, et ce avec d'autant plus de difficultés qu'ils doivent aussi faire le deuil de leur patron ; mais Dahl va aussi découvrir qu'elle va devoir composer avec son supérieur Ulf Thomsen, qui très sincèrement ne la voyait pas pour ce poste et auquel la directrice de la police a légèrement forcé la main.
L'enquête va suivre son cours de façon assez "classique" (ce n'était peut-être pas forcément aussi classique il y a douze ans, mais le téléphage d'aujourd'hui aura du mal à en être tout-à-fait convaincu...), avec la structure habituelle : il y a une piste/c'est une fausse piste/une nouvelle piste/confession. Emballez, c'est pesé.

Pourtant, derrière les apparences peu originales de Rejseholdet, se cache un pilote qui a beaucoup à dire... mais pas sur son intrigue policière. Une grande partie de l'épisode sera en effet consacrée à suivre les relations d'Ingrid Dahl avec ses collègues et sa hiérarchie. Mais on n'est pas dans la figure classique du flic-contre-tous, par exemple. Rejseholdet s'est choisi un thème bien spécifique pour son épisode inaugural.

Au début de l'épisode, Torben et son équipe reviennent d'un déplacement, et s'apprêtent à célébrer une énième enquête couronnée de succès. On découvre d'entrée de jeu combien l'atmosphère y est à la fois joviale (ils sont contents d'avoir résolu leur affaire, normal) et extrêmement violente et sexiste. Torben et Ulf échangent des blagues pas franchement fines en sa tapant l'épaule, on ironise sur la vie conjugale des uns, et ainsi de suite. L'atmosphère est visiblement très joviale, mais aussi plutôt virile, en dépit de la présence au sein de l'unité d'une jeune femme blonde qui, dés qu'elle ouvre la bouche, est renvoyée dans ses cordes comme par habitude ("tu devrais pas être en train de te faire les ongles ?"). Tout cela sous le regard d'Ingrid, qui a croisé tout le monde dans le parking, et qui jette sur cette dynamique un regard navré.
La façon qu'a cette scène d'exprimer un sexisme très ordinaire, sous les yeux d'une femme qui n'est ni blasée ni vraiment révoltée par ce qu'elle entend (ce qui m'a d'ailleurs un peu rappelé, même si c'est en fait anti-chronologique, Koushounin), est en réalité à la racine des meilleures scènes de l'épisode.

Le pilote de Rejseholdet va en effet se faire fort de répéter régulièrement ces ingrédients tout au long de son intrigue ; par exemple, Ingrid décrochera le poste parce que la directrice de la police a suggéré son nom à Ulf. Discrimination positive ? C'est ce que suspecte Ulf, lequel proteste qu'il ne voit pas son équipe travailler sous les ordres d'une femme ; la directrice ne confirmera ni n'infirmera son intention, mais notera qu'il est grand temps qu'une femme ait cette responsabilité ; clairement, le fait qu'Ingrid soit une femme n'est anodin pour personne, dans un sens comme dans l'autre. Le fait qu'elle ait eu la promotion au lieu du second de Torben devrait être un facteur aggravant, au moment de son arrivée dans l'équipe, mais l'épisode va au contraire se défausser rapidement de cette piste pour explorer plutôt la question des genres.
Au cours de l'épisode, Ingrid explicitera toute la problématique qui se cache derrière son accession au poste : "je veux être promue pour mes qualifications, non mon genre". Le soucis c'est que son genre est aussi précisément ce qui empêchait Ulf de la considérer sérieusement pour ce poste, en dépit de ses qualifications... Rejseholdet semble bien décidée à explorer cette question, et s'en tirera plutôt bien dans un pilote qui a aussi pour vocation de mener une enquête de bout en bout, plus, bien évidemment, l'exposition de ses personnages (même si certains seront mieux servis que d'autres à ce stade).

Toute la question est de savoir si cet axe sera également exploité par les épisodes suivants ; j'avoue qu'à ce stade, j'ai l'impression qu'une telle énergie a été consacrée à ce thème dans le pilote, qu'il semble difficile de nier que Rejseholdet a l'intention de questionner divers problématiques féministes (on aura aussi, plus brièvement, droit à un questionnement sur la façon dont Ingrid peut concilier sa vie professionnelle et sa vie de mère), mais je vois mal, d'un autre côté, comment il peut être possible d'aborder le sujet sans tomber dans la redite de ce qui a été dit dans le pilote. Ca m'intrigue vraiment.

Mais heureusement que cet aspect des choses m'intéresse, parce que pour le reste, Rejseholdet n'est pour l'instant pas d'une folle originalité sur un plan strictement policier.
Il faut aussi ajouter que, si j'ai dressé une comparaison avec Les Experts, elle n'a absolument pas lieu d'être étendue à la question budgétaire : clairement, la série danoise est sur un budget serré. On peut d'ailleurs la comparer à des séries danoises (ou scandinaves en général) plus récentes, et voir le chemin parcouru en une dizaine d'années en termes de production value ! C'est édifiant... Malgré quelques efforts de camera, on sent quand même que Rejseholdet n'est pas exactement un bijou de réalisation, et certaines performances d'acteurs sont d'ailleurs à l'avenant.

Mais qu'importe. J'apprécie que la série ait eu envie de dire quelque chose, de ne pas simplement se consacrer à ses enquêtes policières, d'avoir un sujet. Le fait que ce sujet soit le féminisme (ou semble l'être) ne gâche évidemment rien à mes yeux, mais Rejseholdet pose plus de questions qu'elle ne semble y répondre sur ce sujet de toute façon.
Vu mon aversion envers les séries policières en général, et à plus forte raison si elles sont procédurales, je ne vais sans doute pas finir en quelques jours mon coffret de Rejseholdet nouvellement reçu. Mais je suis contente d'y découvrir un angle dramatique qui la rendra plus facile à regarder. N'hésitez pas à y jeter un oeil... à ce stade de mon visionnage, je trouve que Rejseholdet a l'air bien partie pour mériter ses deux International Emmy Awards !

Posté par ladyteruki à 23:51 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

03-01-13

Long story short

Premier revisionnage de l'année.
Pas forcément le mieux inspiré, mais avec tout ce que j'entends sur la série ces derniers temps, je me suis dit qu'il serait quand même une bonne idée de retenter son pilote, histoire de.

Alors, How I met your mother, comme ça on a vécu quelques saisons de trop ? (re)Voyons ça.

HowImet

Ah, eh bien, je confirme. Neuf saisons de trop.

Quand je regarde le pilote de How I met your mother, je ne suis pas seulement surprise que la série ait duré aussi longtemps, je suis surprise que le pilote ait eu le feu vert et ait passé l'épreuve de la commande.

L'idée de départ n'est évidemment pas mauvaise (du high concept pour un sitcom, il fallait y penser) et n'est pas en cause. Au contraire. Et d'ailleurs, dés cette introduction, on sent que les scénaristes ont une idée très claire sur le fait qu'ils vont balader longtemps les spectateurs (et les enfants) avec des tours et détours factices ; ça faisait partie des choses que je voulais vérifier, à vrai dire. A la limite, je préfère ça à une série qui prétend pouvoir tout finir rapidement mais qui, devant la perspective d'un renouvellement, décide soudain de prendre un itinéraire bis pour faire trainer les choses (genre Revenge), ici, les délais pour connaître le fin mot sont clairement annoncés : "it's a long story". Evidemment, le concept de How I met your mother appelle toutes sortes de retournements de situation afin de ne pas dévoiler la fameuse "mother" trop rapidement, et l'équipe de How I met your mother fait de son mieux avec les outils qu'elle a pour raconter sa petite histoire aussi longtemps que possible (nul doute qu'un concept similaire aurait été traité bien différemment par d'autres, genre Bill Lawrence, mais avec des si...).

Alors où est le soucis dans ce pilote, qu'au bout de trois visionnages je n'arrive toujours pas à trouver ne serait-ce qu'un petit peu sympathique ?
Je pourrais vous dire que les textes ne sont pas drôles, mais le plus fou, c'est que ce n'est même pas vraiment ce qui est en faute ici. Evidemment, pas mal de gags sont faciles, mais il s'agit d'un sitcom en multi-camera et toutes les séries ne peuvent pas avoir les tirades incisives de Roseanne ou facétieuses des Craquantes, non plus. A l'impossible nul n'est tenu. Donc du point de vue strictement écrit, ce n'est pas la panacée, mais ça reste tolérable.

Par contre, j'ai un énorme problème avec le cast. A un tel point que je ne sais pas qui pointer du doigt en premier. Trop de choix tue le choix.

Allez, optons pour celui qui devrait être le plus au top : Josh Radnor. Aussi bien sur le plan physique qu'humoristique, ce type m'évoque systématiquement Jimmy Fallon, a.k.a. le type qui se donne trop de mal. Et qui échoue. Il faudrait peut-être que je le voie dans autre chose, mais il n'arrive pas à convaincre. Suivant sur la liste : Neil Patrick Harris ; sa réputation de scene stealer dans la série a peut-être un fond de vérité, mais sûrement pas dans le pilote où il est pourtant limité à quelques gimmicks répétitifs ("suit up !"), chose dont il a l'air parfaitement conscient. On ne peut pas lui reprocher de ne pas se donner du mal. Rien à redire en revanche pour Cobie Smulders : son personnage est transparent et certainement pas conçu, à ce stade, pour avoir une once d'humour, donc jouer la jolie fille est nécessairement dans ses cordes.
Et en on arrive aux deux pires de la bande. Alysson Hannigan, qui mérite d'être renvoyée dans ses films potaches et d'y rester jusqu'à la fin de temps (mais je l'ai dans le nez depuis un truc que j'ai lu hier, aussi, j'avoue), le dispute à Jason Siegel, pour le titre de Membre Du Cast Qui A L'Air De Lire Ses Répliques Sur Un Prompteur Et De Découvrir Son Texte En Temps Réel. C'est un long titre, et il se mérite, ce qui explique qu'il y ait tant de compétition ; et de ce point de vue là, tous deux se donnent à fond.
Il est clair que c'est une maladie dont sont régulièrement frappés les comédiens de sitcom ; je suppose que les délais de tournage font ça, entre autre choses. Avec tout le respect que je dois à Partners, dont je vous ai pourtant bien rebattu les oreilles depuis l'automne, il y avait dans le cast quelques criminels de ce genre aussi. Il faut des comédiens exceptionnels pour ne pas au moins tomber dans ce piège une fois, et des comédiens exceptionnels, eh bien, How I met your mother n'en a pas. Au stade de son pilote en tous cas, elle en a un à peu près décent, un qui essaye très fort, une qui pour l'instant n'a pas matière à lever le petit doigt, et deux franchement médiocres.

Ce qui explique d'autant plus mal, je vous le disais, que ce pilote ait convaincu qui que ce soit d'être commandé. D'un autre côté je vous accorde que c'est la même chaîne qui a commandé après avoir vu le pilote de Two and a Half Men deux ans plus tôt.

J'espère souvent de mes revisionnages qu'ils me permettront de voir l'épisode revu (généralement un pilote) sous un oeil nouveau. Ca s'est déjà produit, je pense par exemple à Friday Night Lights. Du coup, j'entame généralement ces retentatives avec un esprit aussi objectif que possible, parce que c'est tout l'intérêt de l'exercice. Mais dans le cas de How I met your mother, impossible de changer d'avis ne serait-ce d'un iota à son sujet. Il y a des séries dont je ne partage pas l'enthousiasme, mais pour lesquelles je peux comprendre qu'on s'enflamme. How I met your mother n'en fait définitivement pas partie. C'est comme ça. Autant que je m'y fasse !
Ce sera ma dernière retentative du pilote de How I met your mother, parce que même en matière de revisionnages, il y a un moment où il faut savoir dire : "three strikes and you're out".

Posté par ladyteruki à 21:23 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

29-12-12

Belle à en mourir de jalousie

C'est en cherchant le pilote de la série pour la jeunesse Dead Gorgeous pour le boulot que je suis tombée sur celui du drama Drop Dead Gorgeous ; ce sont des choses qui arrivent. Comme je ne suis pas une malpolie, j'ai donc regardé celui de Drop Dead Gorgeous ! Sérieusement, vous m'avez déjà vue refuser de tester un pilote ? Bilan des opérations, me voilà avec une nouvelle série dans mon planning !
Comment on en est arrivés là ? Pour mieux comprendre ce phénomène, revenons sur ce pilote...

DropDeadGorgeous

Lancée en 2006 par BBC Three, Drop Dead Gorgeous raconte comment une jeune adolescente, Ashley Webb, est découverte complètement par hasard par un bel après-midi, et comment elle devient mannequin. Jusque là, rien de très affolant ; j'irai même jusqu'à dire que sur le papier, il n'y a aucune raison de regarder Drop Dead Gorgeous plus qu'il n'y en avait de s'infliger The Beautiful Life.
Mais ce qui fait toute la différence, c'est que Drop Dead Gorgeous est profondément authentique, à la fois dans sa façon de développer l'histoire, et dans le ton qu'elle emploie pour le faire. Bien que passant par quelques clichés vraisemblablement incontournables, le pilote va entièrement se dérouler du point de vue de la famille d'Ashley, plus que d'Ashley elle-même, permettant ainsi à la fois aux personnages et surtout, aux spectateurs, de garder les pieds sur terre. On ne cherche pas ici à vendre du rêve, mais plutôt à se demander ce qu'il se passerait si une adolescente parmi tant d'autres se voyait offrir un embryon d'opportunité.

Les Webb sont en effet un couple de la classe moyenne complètement normaux, habitant une modeste barraque toujours en bordel avec leurs trois enfants, et travaillant dans des boulots assez peu glamour (elle travaille dans une cantine scolaire, il est garagiste). Les deux filles ainées, Ashley et Jade, s'entendent à merveille ; il faut dire que Jade est une adolescente très assurée, assez fière de ce à quoi elle ressemble, et qu'Ashley de son côté est un peu renfermée et toute disposer à laisser sa soeur jouer la star de la famille ; elles ont aussi un petit frère qui se situe dans ce que mes parents avaient coutume d'appeler "l'âge con", avec lequel elles se chamaillent régulièrement. Rien que de très classique, donc... jusqu'à ce qu'un jour, alors qu'elle sont en train de papoter dans un troquet, Jade et Ashley sont approchées par une découvreuse qui promet que l'une des filles pourrait tout-à-fait faire carrière dans la mode. Mais cette fille, c'est la grande et élancée Ashley ; Jade est trop petite pour le mannequinnat. Imaginez la claque, un peu.

A partir de là, le pilote de Drop Dead Gorgeous va donc consciencieusement surveiller la façon dont les choses évoluent : le premier coup de fil, la viste d'un manager venu d'une agence locale pour signer Ashley, le premier contrat...
Les choses vont assez vite mais, l'épisode durant la bagatelle de 56mn, on aura aussi le temps de vivre, aux côtés des parents Webb, les questionnements inhérents à la situation : faut-il laisser Ashley s'embarquer là-dedans ? Et sa santé ? Et ses études ? Et sa soeur ? Et on n'y connait rien !
Ces parents modestes se retrouvent à prendre des décisions qu'ils n'avaient pas prévues ; et une fois qu'elles sont prises, encore faut-il les assumer, car entre accepter qu'Ashley signe hypothétiquement avec une agence, et le moment où il faut accompagner celle-ci en plein milieu de la journée à un photoshoot calé dans l'urgence, il y a une différence.
Toute la famille se retrouve changée par la nouvelle vie d'Ashley ; il y a les copines qui sont super fières, les "ennemies" au lycée à qui on peut maintenant river le clou, bien-sûr, mais il y a aussi le fait que le partage des tâches à la maison a changé maintenant que Pauline, la mère, suit Ashley dans tous ses engagements pour veiller sur elle, et que c'est le père, Terry, qui doit assumer la préparation du dîner, par exemple. Ce n'est pas grand'chose en théorie, mais dans l'intimité de cette petite famille, c'est vraiment déstabilisant, même si tous s'adaptent, dans un premier temps, de bon coeur.

Enfin, non : pas tous. Le personnage de Jade, en particulier, est au moins aussi important dans la série que celui d'Ashley ; profondément blessée par le fait qu'elle n'ait pas été considérée plus belle que sa soeur (ou, au pire, aussi belle), elle va passer une bonne partie de ce pilote à être à la fois ravie pour sa frangine, jalouse, et en même temps, peinée par les retombées sur sa propre vie, qu'il s'agisse d'aider un peu plus à la maison pour les tâches ménagères ou de voir que son petit copain regarde Ashley bien différemment maintenant qu'il sait qu'elle est prise en photo par des professionnels. Jade va donc se retrancher à la fois dans un comportement passif-agressif, et régulièrement envoyé des piques à sa soeur sans raison valable apparente, et aussi souffrir secrètement. On sent vraiment l'adolescente meurtrie au dernier degré, qui n'est pas mauvaise par nature et qui donc aimerait se réjouir sincèrement pour ce qui arrive à sa soeur et meilleure amie, mais qui n'y parvient pas tout-à-fait et qui a besoin de l'exprimer d'une façon ou d'une autre (ce sera donc les remarques assassines en public, et les larmes quand elle est seule). Qui plus est, depuis qu'Ashley fait l'objet de tant d'attentions, Jade, qui était auparavant la petite reine des abeilles de son entourage, devient aussi, progressivement, transparente. Alors certes, cette opportunité va faire des merveilles pour la confiance en soi d'Ashley, qui en avait bien besoin, mais elle va aussi causer du tort, on le sent bien dans cet épisode, à sa soeur, désormais obligée de vivre dans son ombre... quand bien même Ashley se contente pour le moment de faire quelques photos de maillots de bain pour une pub dans les pages locales.

Outre des personnages très touchants (essentiellement Jade et Pauline, très présentes dramatiquement), Drop Dead Gorgeous, c'est aussi voire même avant tout une façon de filmer la famille Webb qui est incroyablement tangible. Rarement une série aura été capable de me donner l'impression d'être aussi réaliste. Si vous êtes comme moi et que, quand vous pensez au quotidien dans votre famille, dans votre enfance, vous vous souvenez des dîners préparés vite fait dans une poëlle, de la lumière un peu jaune de la cuisine le matin au petit déjeuner, des bisbilles avec la fratrie sur le canapé après l'école, les disputes mais aussi les silences, les conversations qui sont un peu creuses mais qu'on a forcément, juste parce qu'on vit ensemble... bref, de tout ce qui n'est jamais montré dans 99,999% des séries sur le quotidien des personnages, et qui forme pourtant 99,999% de leur quotidien, eh bien c'est ça, ce que tient Drop Dead Gorgeous.
D'une façon rare et difficile à expliquer, la série parvient à vous donner l'impression de partager tout ce qui constitue les banalités triviales de la vie de famille, de la vaisselle qu'on n'a pas envie de faire à grand'mère qui regarde ses feuilletons à la télé, alors que, quand même, la vie de la famille Webb n'a justement plus grand'chose de banal...

C'est ce qui rend la série profondément attachante, finalement, bien plus que son sujet. En choisissant de rester extrêmement humble, et de s'intéresser dans le détail à la façon dont vit et fonctionne cette famille, Drop Dead Gorgeous instaure immédiatement, plus encore qu'une mécanique d'identification (même si effectivement les Webb pourraient être absolument n'importe quelle famille, donc la vôtre), une ambiance de proximité et d'authenticité.
En fait c'en est même destabilisant, parce que dans les premières minutes du pilote, je passais mon temps à attendre qu'il se passe "quelque chose", je sais pas, un truc important et tragique, genre Ashley devient immédiatement une superstar, ou les Webb refusent qu'elle signe et Ashley doit faire des photoshoot en secret, ou Ashley se fait violer pendant une prise de vue, ou Ashley meurt et Jade doit prendre sa place, ou j'en sais rien !!! Mais quelque chose de gros, quoi. C'est triste à dire : je suis encore trop formatée par les séries américaines ! Mais progressivement, j'ai compris que ce n'était pas ce dont parlait Drop Dead Gorgeous, et qu'on n'était pas sur la CW ou même ABC Family. Et ça m'a plu, quand je l'ai compris.

Bon alors, cette histoire de poursuivre la série, donc, que j'évoquais plus haut. Oui, je vous l'accorde, c'est pas exactement le moment, avec le marathon Jack & Bobby, les reviews entamées qu'il faut que je finalise, et tout et tout... plus le fait que j'ai décidé de refaire un challenge ciné en 2013. C'est clair, ça tombe mal. Mais pour ma défense, les deux saisons de Drop Dead Gorgeous durent respectivement 4 et 6 épisodes... donc je devrais m'en sortir. Et pour être tout-à-fait franche avec vous, j'adore quand ce genre de coup de coeur me tombe dessus, donc je râle surtout pour la forme. Qu'est-ce qu'on fait, on se retrouve pour un bilan de la série quand j'ai fini ?

Voilà et maintenant, un vote à main levée : combien de fois, en lisant le titre de Drop Dead Gorgeous, avez-vous pensé à Drop Dead Diva ? Soyez pas timides, dites-le moi franchement ; en ce qui me concerne, au cours de la rédaction de ce post, mon clavier a fourché trois fois.

Posté par ladyteruki à 21:36 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

21-12-12

On verra si on est devenu des grands hommes

Cette fois, c'est la bonne !!!
Ca fait bientôt trois années que je me promets d'entamer un marathon Jack & Bobby. Ce n'est pas comme si la série était longue ; ce n'est pas comme si je ne savais pas où la trouver, mais il y avait toujours quelque chose pour m'arrêter. Il faut dire que je fonctionne essentiellement au coup de tête et à l'envie, et que, pour des raisons idiotes, je peux mettre en pause certains visionnages au profits d'autres, sans être capable de le justifier même auprès de moi. Je n'ai aucune excuse, simplement Jack & Bobby n'est jamais prioritaire. Et j'ai passé près de trois années à me répéter combien c'était dommage.
Alors que j'étais en train de me tâter pour voir si je ferais le désormais célèbre Challenge Séries 2013 de Hellody (je ne me suis pas encore décidée à ce sujet, d'ailleurs, pour de multiples raisons), j'ai en tous cas pensé que ce challenge serait idéal pour finalement me mettre le coup de pied à l'arrière-train qui m'a manqué depuis trois ans.

Alors ce soir, puisque j'y étais, j'ai revu le pilote de Jack & Bobby.

JackandBobby

Surtout qu'une fois qu'on se retrouve devant le pilote, c'est tellement évident que cette série est faite pour moi.

Il me faut à ce stade préciser que je suis extrêmement friande d'autobiographies (quand il me reste quelque chose que mon budget DVD n'a pas encore aspiré, ça passe dans le budget autobiographies ; d'ailleurs ma lecture de la semaine prochaine devrait en être une sauf revirement de situation). J'aime qu'une personnalité plonge dans ses souvenirs et, plus encore, soit capable de prendre du recul sur ce qui l'a mené(e) à être la célébrité que nous connaissons tous aujourd'hui ; à ce titre, Lucky Man: A Memoir de Michael J. Fox est certainement le plus abouti que j'aie lu jusqu'à présent, et je le recommande donc plus que chaudement.
Plus que connaître les bêtises qui faisaient enrager leurs parents ou l'âge à laquelle ils ont perdu leur virginité, ce qui m'intéresse, c'est que ces personnages (plutôt) importants soient capables de refaire le chemin à l'envers et de dire que, oui, sans tel évènement, ils ne seraient pas la même personne. Quand dans Bossypants, Tina Fey raconte son expérience dans le théâtre d'improvisation, elle le fait avec énormément de sincérité et de franchise (ce qui tranche dans un ouvrage essentiellement humoristique et d'une immense pudeur) parce qu'elle est consciente, et veut l'expliciter pour ses lecteurs, que ce qu'elle a appris pendant ces années formatrices à bien des égards a modelé sa personnalité et sa vision du monde. Et c'est merveilleux d'avoir l'opportunité d'explorer cela, de comprendre comment quelqu'un est devenu cette personne, et comment cette personne est devenue, à sa façon, extraordinaire.
Du fait de mon goût pour les autobiographies (ou peut-être que ce goût en est en réalité la cause), quand j'admire quelque chose, surtout dans le domaine artistique me vient immédiatement la brûlante question : comment on devient la personne capable de créer cette chose ? L'éducation est évidemment une immense part de cela ; mais aussi les rapports qu'on entretient avec sa famille, ses amis, et ainsi de suite. Devenir quelqu'un est le résultat d'une multitude de facteurs qui ne sont pas tous identifiables ; il suffit d'un détail pour que le destin d'un enfant change pour devenir un adulte différent...
Hélas, David E. Kelley se refusant pour le moment à écrire son auto-biographie, nous ne savons pas avec précision comment est né l'un des plus grands esprits de la télévision américaine contemporaine, mais on se consolera en se disant que, fort heureusement, Snooki en a écrit un ! Oui, le monde est injuste, je suis navrée que vous le découvriez de cette façon.

Jack & Bobby se propose précisément de répondre à cette question. La série n'a évidemment pas de valeur autobiographique, car les personnages de Jack et Bobby McCallister sont fictifs (bien que s'inspirant apparemment, comme je l'ai appris récemment, je crois via Twitter, de Jack et Bobby Kennedy). Elle n'a pas non plus valeur de narration à la première personne, car elle est tournée à la fois comme une fiction et comme un documentaire rassemblant des images d'archives et des interviews des proches du Président McCallister.
Oui, le Président. Car Jack & Bobby est également une série politique. Mais une série politique telle qu'on l'a rêvée au cours de certains épisodes d'A la Maison Blanche, comme dans Two Cathedrals, quand on essayait de comprendre comment Bartlet était devenu Bartlet ; une série politique qui essaye de plonger dans ce qui a façonné l'homme politique, et non dans ses décisions du présent.

Le Président McCallister est donc encore jeune quand commence la série ; le pilote va à vrai dire maintenir le mystère pendant presque toute sa durée quant à l'identité du Président : s'agit-il de Jack, ou s'agit-il de Bobby ?
Chacun a ses forces et ses faiblesses. Jack est un adolescent mature, mais qui s'est endurci, sans aucun doute, plus que nécessaire. Il refuse de s'occuper de son petit frère qui vient d'entrer au lycée, parce qu'il a une image plutôt cool et que le petit frère est justement tout sauf cool. Il commence également à s'intéresser aux filles, et dans le pilote, il n'aura d'yeux que pour l'une d'entre elles. Bobby est plutôt un pré-ado, avec de grands yeux naïfs et des réflexes encore enfantins, un peu geek sur les bords, et qui plus est atteint d'asthme ce qui n'aide pas. Mais c'est aussi un garçon très intelligent, et armé d'une volonté de fer.
Alors, lequel deviendra Président des Etats-Unis d'Amérique ? Eh bien... il vous faudra à votre tour regarder le pilote pour le savoir. Sachez simplement que dans l'épisode, on rapporte que le Président McCallister aurait dit que ce n'était pas le bon frère qui avait été élu... tout un programme.

Car il ne s'agit pas tant de mettre les deux frères en concurrence. Il s'agit aussi de voir comment le Président est façonné par son entourage pour devenir un grand homme. Par son frère, d'abord, qui visiblement l'inspire, et puis, par sa mère.
Grace McCallister est, de l'avis de tous, une force de la nature. Femme d'une intelligence aigue, cultivée et fière de l'être, elle est professeur d'université et ne perd pas une occasion d'essayer de stimuler intellectuellement ses garçons, ou plutôt, l'un d'entre eux précisément. On sent d'ailleurs confusément, dés l'introduction de la série, qu'il existe un fils préféré, ou au moins un sur lequel plus d'espoirs reposent que sur l'autre. L'épisode commence en effet alors que c'est l'anniversaire d'un des garçons, et que celui-ci veut une télévision ("Of course, the idea that we're stupid because we sit around watching TV all the time is just as simplistic as the idea that kids shoot other kids because they witness violence in the medias", explique Grace dans sa toute première réplique qui sonne comme du Sorkin, "but what is clear, is that the majority of television caters to the majority of Americans, and is, as a result... garbage"). Mais au moment de laisser son fils choisir son cadeau, Grace s'enthousiasme pour un synthétiseur sur lequel, prétend-elle dans une vague d'excitation, il pourrait composer toute une symphonie ! Cédant devant la fièvre d'ambition de sa mère qui le voit déjà grand pianiste, alors qu'elle s'est toujours estimée trop vieille pour apprendre le piano, le garçon accepte donc à contre-coeur d'échanger la télévision contre le synthé. Clairement, Grace est en train de fabriquer de toutes pièces le génie dont elle rêve (le génie qu'elle aurait probablement aimé être), et conçoit toute son éducation en ce sens ; un peu comme le fera d'ailleurs GOLD. Mais ce n'est évidemment pas si simple, d'abord parce que c'est lourd de connotation pour son autre fils (il le lui fera d'ailleurs remarquer pendant l'épisode), et ensuite parce qu'on ne peut pas vraiment façonner de A à Z un être humain pour qu'il devienne un idéal.

Entre son frère et sa mère, entre son désir de faire ce qui le passionne et son envie dévorante d'être aimé (et d'être aimé par tous, le rejet le meurtrissant plus que tout), le futur Président McCallister va avoir sur sa route bien des obstacles avant de devenir un grand homme. C'est son parcours que Jack & Bobby se propose de suivre, en étudiant la complexité de son milieu familial (dans lequel il n'y a pas de figure paternelle, notamment, mais aussi alors que Grace fume de la marijuana pour se détendre quand sa vie devient trop stressante), en renvoyant en permanence l'idée de ce que deviendra le Président McCallister, au travers de flashforwards détournés, à savoir les interviews de ses proches dans les années 2040, face camera.
Le procédé relève d'ailleurs du génie, parce qu'au lieu de simplement nous dire : ce jeune deviendra un homme immensément respecté (il sera plus tard surnommé "The Great Believer"), et nous montrer son présent, on a un renvoi constant entre sa croissance de nos jours, et ce que l'on dira dans plus de 40 ans d'un des grands hommes de la nation, sur un plan politique mais aussi et surtout humain.
Quelle immense promesse !

Maintenant que j'ai commencé à re-voir la série, je me souviens à quel point il était important qu'elle reste sur ma liste des revisionnages et que je ne l'oublie pas ; à la différence qu'elle n'aurait pas dû y rester trois ans !
Alors cette fois, c'est la bonne : je me fais un marathon. Notez bien ce que je vous dis : avant la fin de l'année 2012, j'aurai vu l'intégralité de la série !

Posté par ladyteruki à 23:42 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

19-12-12

Troubles cardiaques

En environ un mois, j'aurai donc revisité le Sacred Heart Hospital de fond en combles. Je ne vous cache pas que ce marathon impromptu ne faisait pas, mais alors, pas du tout partie de mes priorités, et que je me retrouve néanmoins avec le coeur bien abimé par cette séparation, parce que, eh bien, ce fut un accident heureux, mais qui hélas a bien dû trouver une fin.

La série n'a cependant pas exactement été une découverte ; j'ai toujours pensé que Scrubs était une excellente comédie. Je n'avais, en toute sincérité, vu que la première saison en intégralité (plusieurs fois), c'était la seule que j'avais d'ailleurs dans ma telephage-o-thèque ; les saisons suivantes avaient été attrapées au vol, plusieurs vendredi soirs, sur M6, mais de façon irrégulière (qui peut être systématiquement chez lui chaque vendredi soir à minuit ?! même pas moi) et avec la sensation d'avoir plus souvent vu des rediffs d'épisodes des premières saisons qu'autre chose. Je ne les avais pas encore achetées, ce marathon en a été l'occasion.
J'allais découvrir grâce à lui que Scrubs est aussi, voire peut-être même avant tout, une fabuleuse série dramatique.

Je suppose qu'un visionnage sporadique (quand bien même mon souvenir si vif de l'épisode avec Kathryn Joosten était resté dans mon esprit comme l'un des plus grands épisodes de la décennie passée) n'aide pas vraiment à saisir ce genre de choses.
C'est d'ailleurs tout l'intérêt des marathons à mes yeux, décriés parfois par certains qui pensent que le caractère boulimique des intégrales enfournées en quelques semaines n'ont que des inconvénients ; au contraire, j'ai la sensation que c'est le meilleur moyen de saisir des subtilités qui échappent à un visionnage hebdomadaire (je me rappelle m'être fait cette même réflexion, déjà, pour le marathon Roseanne, lequel m'avait permis de repérer d'habiles mais discrets efforts de continuité, qui m'auraient échappé si j'avais laissé passer une semaine entre chaque épisode). Evidemment, une série, et le lien affectif qui se construit avec elle, bénéficie des années qui passe ; mais pour découvrir la richesse parfois insoupçonnée d'une fiction, je maintiens que pour moi, rien ne vaut le marathon.
Je reste pourtant convaincue que, avec le recul, j'aurais adoré faire plus attention à Scrubs dés le début, j'aurais voulu la suivre amoureusement d'année en année, me construire une histoire avec ses personnages au lieu de simplement les traiter à la plaisanterie, parce que la série a commencé quand j'avais 19 ans, et que j'y aurais certainement puisé énormément de choses au fil des années, en grandissant en même temps que les personnages. On ne refera pas l'histoire, hein, mais j'ai eu l'impression de n'ouvrir les yeux sur la véritable profondeur de Scrubs que sur le tard. Cependant, vaut mieux tard que jamais.

Alors si vous le voulez bien, poussons les portes battantes de cet hôpital pas comme les autres, et offrons-nous le luxe d'un bilan de la série...
De ce fait, oui, ça va être un post fleuve.

Scrubs_ItsDangerousToGoAlone_3

Ce qui m'avait sans aucun doute induite en erreur au début de Scrubs, c'est la facilité avec laquelle la comédie jongle entre les séquences farfelues au possible (et, presque contractuellement, il y en a au moins une par épisode quand la série commence) et les dialogues (ou monologues) à flux tendus, présentant d'ailleurs une parenté, tant au niveau du débit que de l'intelligence des échanges, avec Gilmore Girls.
Les épisodes ne ménagent aucun temps mort, et il faudra en fait plusieurs saisons avant que Scrubs ne se réconcilie totalement avec les silences, qu'elle a du mal à ménager, comme en témoignent ses effets sonores omniprésents et sa passion dévorante pour la musique (pas étonnant d'ailleurs que tant de soundtracks soient sortis pour la série, qui de ce point de vue serait plutôt à ranger dans la catégorie des séries pour ados qui font vitrine pour de nombreux artistes musicaux).

Dans cette cavalcade humoristique échevelée, où je comprends qu'il était facile de me perdre et de croire que Scrubs n'était quasiment que plaisanteries et séquences imaginées, très vite se détachent les joueurs essentiels de cette partie.

Il y a Zach Braff, évidemment, pas toujours excellent au départ, mais dont les maladresses ne sont pas dommageables puisqu'elles servent le personnage de JD (il sera par contre d'une épouvantable fénéantise en saison 9, mais on revient sur cette saison à part plus bas) ; Sarah Chalke, dont les efforts dans la peau d'Elliot n'ont rien à envier à Lucille Ball (pour une raison qu'il me faudra documenter, on la sent brutalement refroidie à peu près à mi-parcours, et ses prestations seront assez peu passionnées à partir de là) ; et John C. McGinley, qui impose rapidement son interprétation du Dr. Cox comme à la fois à contre-courant du reste des acteurs et de leur fonctionnement, et comme joueur de soutien essentiel (le drame est simplement que sur la fin de la série, il se contentera de s'auto-parodier).
A leurs côté, Donald Faison (Turk) et Neil Flynn (The Janitor) semblent se donner énormément de mal sans systématiquement atteindre leur but (Flynn est plus aidé par les scripts que Faison, paradoxalement), mais s'en tirent avec un peu de dignité tout de même.
Et puis, il y a les cancres... Judy Reyes propose, avec Carla, un éteignoir insupportable (elle connaîtra une phase lumineuse entre la fin de la saison 4 et le début de la saison 6 avant de disparaitre dans le néant), et souvent parfaitement redondant dans les scénarios. Quant à Ken Jenkins, en Dr. Kelso, est trop superficiellement renvoyé à jouer indéfiniment la même chose dans 2mn de chaque épisode pour avoir une chance immédiate de faire des merveilles (il est celui qui bénéficiera le plus du long terme).

Leur interprétation (comme le rôle accordé à leur personnage) vont évoluer avec le temps, vous le voyez, mais les débuts sont donc placés sous des auspices un peu bancals, alors que seuls trois acteurs trouvent parfaitement leur place d'emblée. Si l'humour saute donc aux yeux au début de la série plus que l'aspect dramatique, c'est parce que la comédie repose sur trois acteurs qui y excellent, mais qui doivent piloter chaque épisode sur leurs trois paires d'épaules en attendant que les autres se chauffent, ce qui ne leur laisse pas souvent le temps de vraiment aborder le côté émotionnel.

Et pourtant, il est là, cet aspect de Scrubs, très rapidement, comme je le disais, parce que dés l'épisode My Old Lady ; première d'une longue liste d'épisodes incroyablement touchants, profonds, et même scarifiants pour certains. Bill Lawrence est vraisemblablement un showrunner qui ne pense pas que faire de la comédie empêche d'aborder des interrogations graves et douloureuses, et qu'au contraire, l'humour est là pour atténuer le choc quand on veut vraiment se lancer dans un sujet pénible ; ce sont là les caractéristiques bénies entre tous d'un showrunner à mes yeux, comme vous le savez. Des caractéristiques qu'on retrouve parmi nombre de mes comédies préférées, telles que Rude Awakening ou Titus, à la différence que, Scrubs n'ayant aucune vocation autobiographique comme ces séries, Lawrence s'autorise de très nombreux sujets, beaucoup plus universels, et donc d'autant plus capables de toucher le spectateur. Il ne s'agit pas de vous inviter à partager les difficultés et les doutes d'un personnage à mille lieues de votre expérience, mais au contraire d'utiliser son existence pour aborder des sujets qui nous concernent tous, en particulier la mort.

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Rarement une série aura autant parlé de la mort, de ce que c'est que d'y être confronté professionnellement ou personnellement. Je ne connais pas assez l'oeuvre de Lawrence (comme je peux par exemple connaître celle de Kelley), pour des raisons variées (je suis notamment allergique à Cougar Town), pour supposer qu'il s'agit là de quelque chose qui le hante, mais clairement, il y a une interrogation récurrente sur la vieillesse et/ou l'approche de la mort qui est véritablement l'un des grands thèmes de Scrubs.

Pour une comédie soutenue essentiellement par des personnages jeunes, rarement autant de personnages auront été des personnes âgées, fussent-elles de passage. Ainsi, au long de la série, plusieurs personnages en fin de vie vont défiler, chacun ayant le temps d'expliquer aux héros (généralement JD) comment ils font la paix avec leur mort imminente.
Car si JD, et occasionnellement les autres personnages impliqués dans ces storylines (Turk et le Dr Cox), sont révoltés ou effrayés, les futurs défunts sont en général d'un grand calme, quand bien même ils ont des peurs ou des questions, et ont tous en commun, surtout, de montrer une faculté étonnante à accepter leur sort. Dans Scrubs, il n'y a pas de personnage, pas même de passage, déterminer à "lutter contre la maladie" ; ce sera particulièrement palpable dans le cas du beau-frère et meilleur ami du Dr. Cox qui ne fait montre d'aucune combativité, ou dans une moindre mesure, de Turk qui, découvrant qu'il a le diabète, ne fera la démonstration d'aucune émotion négative (en-dehors du gag récurrent de la junk food sur laquelle il doit désormais faire une croix). Comme si la série avait déjà accompli 4 phases du travail de deuil, et se contentait d'explorer essentiellement le dernier stade. Scrubs n'est que douce-amère acceptation.

Il est de notoriété publique qu'en dépit de son caractère fantasque, Scrubs est la série la plus fidèle à la profession médicale. Cela vient en grande partie de son parti-pris : la série s'intéresse non pas aux cas médicaux (lesquels semblent faire parfois l'objet d'un tirage au sort pendant les épisodes), aux procédures ou aux traitements. Les médecins de la série n'interviennent pas sur les urgences, n'administrent quasiment aucun soin sous l'oeil de la camera (et les chirurgies se limitent la plupart du temps à montrer les médecins avec des gants tâchés de rouge, et avec un patient presque toujours hors-champs), et les scènes du personnel du Sacred Heart Hospital relevant du professionnel les montrent en général passant d'une chambre à une autre soit pour prescrire des examens ("we're gonna run some tests" étant probablement la phrase la plus prononcée de la série), soit pour en commenter les résultats ou éventuellement discuter du traitement. Allons donc jusqu'à avancer que si Scrubs est une série si fidèle à la profession qu'elle a choisie pour sujet, c'est parce qu'elle n'en montre en réalité aucun geste technique ; c'est à la fois une pirouette astucieuse, et une véritable ambition.

En se plaçant uniquement sur un niveau dialectique, Scrubs affiche sa volonté de traiter uniquement les dilemmes de la vie de médecin en milieu hospitalier, qu'il s'agisse d'interrogations quant la nature de la profession autant qu'à la carrière individuelle de chacun. A bien des degrés, la série pose la question : "quel médecin vais-je être ?", et explore les différentes façons de répondre à la question. Sauf que Scrubs ne se demande pas comment soigner ; la série se demande uniquement comment être un soignant. Dans les premières saisons, ces questions sont cristallisées par l'opposition manichéenne entre les docteurs Cox et Kelso, qui apparaissent comme deux alternatives radicalement opposées : le médecin qui soigne des cas particuliers au mépris de l'ordre général des choses, ou le gestionnaire qui a plus à coeur de préserver l'équilibre de l'hôpital que la santé d'un patient. Evidemment, les personnages et notamment JD découvriront progressivement qu'il existe une infinité de possibilités "d'être médecin" entre ces deux extrêmes, JD s'opposant à plusieurs reprises à ses supérieurs aussi bien pour aider des patients en particulier que pour accepter la notion de concession (ironiquement, c'est toujours le Dr. Cox qui incarnera la figure représentant ce contre quoi JD s'insurge, à la faveur d'évolutions de carrière successives qui lui feront endosser, à son corps défendant, les deux rôles opposés, celui du gestionnaire et celui du soignant).
L'un de mes moments préférés de la série (avec à peine un millier d'autres...) se situe par exemple pendant la fameuse 5e saison, et implique que ce paragraphe va comporter des spoilers. Le Dr. Cox découvre que ce qu'il pensait être sa plus grande victoire, à savoir réussir, grâce à son habituelle volonté de contourner le règlement pour venir en aide au plus vite, à activer la demande de transplantation de 3 patients suite au décès soudain d'une 4e patiente (Jill Tracy, une patiente récurrente qui est certainement celle qui remet le plus en question les certitudes de JD et du Dr. Cox), devient en fait son plus atroce cauchemar quand il apparait que les transplantations ont toutes condamné les patients : la donneuse était porteuse de la rage. En contournant les règles de validation du don d'organe, Cox a en réalité mis ses patients en danger. Le pétage de plomb est sans détour, et nous montre un Cox déprimé auprès duquel les personnages se relaient afin de le requinquer, évidemment en pure perte. Au départ ébranlé voire fâché, et refusant de prendre part à la rotation, JD va finalement aller voir son cher Perry Cox chez lui, en fin d'épisode, pour lui asséner l'un des monologues les plus emblématiques de la série : "I tried to convince myself the reason I didn’t come in before was because of you coming into work drunk. But that’s not it. I was scared. I guess after all this time, I still think of you as like this super hero, who will help me out of any situation I’m in. I needed that. But that’s my problem, you know? And I’ll deal with that. I guess I came over here to tell you how proud of you I am. Not because you did the best you could for those patients, but because after 20 years of being a doctor, when things go badly, you still take it this hard. And I gotta tell you man, I mean, that’s the kind of doctor I want to be".
En choisissant quel docteur ils vont devenis, les jeunes interns, puis residents, puis attendings (rarement une série médicale américaine aura d'ailleurs autant insisté sur la lente progression de carrière de ses héros par palliers), choisissent en réalité quel être humain ils vont devenis. Bill Lawrence s'est, en définitive, "simplement" chargé de trouver un contexte qui lui permette de mettre le caractère et les choix de ses personnages au défi dans un milieu professionnel. Et cette mission, Scrubs s'en aquitte systématiquement avec les honneurs.

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Pas question pourtant pour la série de se montrer pesante. Au contraire, de nombreuses intrigues plus feuilletonnantes, et légères, viennent s'ajouter à ce propos de fond pour le moins pesant. En conséquence, jusqu'à la prochaine image, cette partie de ma review va être truffée de spoilers.

Ainsi, de la même façon que Ross et Rachel, JD et Elliot sont de véritables homards, dont les amours et les passions vont rythmer les saisons, avec autant de pas en avant que de pas en arrière.
Pour moi qui suis, vous le savez, peu friande de romances (et c'est un euphémisme !), et qui n'ai absolument jamais ressenti le soupçon de l'ombre d'une envie de shipper quelque couple fictif que ce soit, c'était une drôle d'expérience à faire, d'ailleurs. J'ai partagé mon temps entre être excédée par le yo-yo de leurs relations, et trouver que ne pas les mettre ensemble était absolument insupportable ; je ne pense pas les avoir shippés, car je n'ai à aucun moment pensé, au cours d'un épisode, "allez, mettez-vous ensemble !" ou moins encore espéré qu'ils s'embrassent, mais toute la période Kim a été assez frustrante parce qu'elle était illogique, tant il semblait couru d'avance qu'elle était vouée à l'échec (les rebondissements autour de la grossesse n'aidant pas).

Outre ce fil conducteur récurrent (mais heureusement, ne faisant pas l'objet de considérations à chaque épisode), l'épanouissement de la relation entre Turk et Carla occupe largement la première moitié de la série environ. Il faut dire que Scrubs a ici l'intelligence de partir du principe que Turk et Carla se sont trouvés, point barre. On ne trouvera pas la plus petite tentative de créer un faux-suspense sur leur avenir : Turk drague Carla, Carla se laisse draguer puis accepte de sortir avec Turk, puis ils vivent ensemble, se marient, et ont des enfants ; et personne ne peut prétendre qu'on ne le savait pas depuis la première saison. Ils forment le seul et unique couple qui va durer pendant absolument toute la série. Chacun de leurs problèmes, chacune de leurs querelles, chacune de leurs évolutions, seront accomplis par les scénaristes sans chercher à placer la moindre ambiguité sur leur avenir ; les Turkletons, c'est du solide, le genre de couple qui est construit pour durer, et on n'y reviendra plus. Au contraire, absolument chaque petit incident de leur vie consistera à montrer comment ils vont systématiquement faire front et surmonter l'obstacle, qu'il s'agisse de concilier leurs différences de tempérament et de maturité, ou de composer avec la sévère dépression post-partum de Carla. Quel que soit le degré, la relation de Turk et Carla est un pillier que personne ne remettra jamais en question.
A contrario, du côté de Perry Cox et de Jordan, la vie de couple n'est justement faite que d'à-coups et d'accidents. Mais c'est en fait ce qui les maintient ensemble, car rien ne les effraye plus que l'absence de drama (on le verra bien quand ils vont se dépêcher de divorcer lorsqu'il s'avèrera qu'ils étaient toujours mariés depuis des années, bien qu'ayant un enfant ensemble et vivant côte à côte). Peu de couples de télévision peuvent se vanter d'être aussi peu romantiques que les Cox-Sullivan, mais peu d'entre eux, aussi, montrent une relation sortant autant des clichés sur l'amour, le mariage et la famille. Car dans le fond, et même s'ils s'en défendent, Perry et Jordan vont fonder une famille tout-à-fait traditionnelle, simplement, dans l'esprit, leur relation et la façon dont ils la conçoivent fait souffler un vent de liberté, sans tomber dans le cliché de la phobie de l'engagement. Perry et Jordan sont tout avant tout  deux individus à la personnalité forte, fonctionnant parfaitement l'un sans l'autre, ne nécessitant absolument pas d'affection pour vivre, mais qui le veulent tout de même, et font leur vie ensemble. C'est la définition-même de la fameuse expression "choisir tous les jours d'être ensemble", et l'illustration faite de cette façon de voir le couple est trop rare à la télévision. En dépit de leurs vacheries incessantes, Perry Cox et Jordan Sullivan sont certainement le couple de télévision qui me parle le plus, paradoxalement...

Mais dans la série, le célibat n'a pas bonne presse, de toute façon, et tout le monde ou presque aura droit à sa romance ! Ted l'avocat, pourtant modèle du personnage repoussant (et parfaitement conscient de l'être), servant de souffre-douleur permanent à tout le monde de façon assumée, finira par trouver l'amour. Même le Janitor, personnage pourtant initialement conçu comme totalement imaginaire (dans le pilote, seul JD était supposé être capable de le voir) puis absolument antipathique (et qui grâce à son interprète, est finalement devenu partie prenante de l'aventure et a su s'étoffer un peu), finira par connaître le bonheur conjugal.

Mais Scrubs, en dépit de son cast principal déjà fort occupé par les amours tumultueuses qui l'agitent, c'est aussi une série où les personnages secondaires sont légion, et où chacun participe pleinement à la vie de l'hôpital. Ils sont une galerie foisonnante de personnages de passage, de rois du gimmick (comme The Todd), ou de rôles secondaires ou plutôt tertiaires qui font des apparitions persistantes et suivies au long de la série (comme le Dr. Mickhead qui a tué sa femme, mais sera innocenté).
Sauf qu'il ne s'agit pas de personnages ayant pour stricte fonction d'apporter des gags aux épisodes. Bien-sûr, c'est une tâche dont la plupart d'acquitte avec grâce, mais ce n'est pas tout. Ils composent, tous autant qu'ils sont, un panorama complexe et bruissant de visages et de fonctions, parmi lesquels les jeunes médecins apprennent à naviguer ; cela fait partie de l'apprentissage de toute personne entrant dans la vie professionnelle que d'apprendre à développer le sixième sens permettant de reconnaître les dynamiques internes, ou les personnes sur qui compter. C'est aussi un plaisir qui renforce l'expérience professionnelle que d'avoir des petits contacts en apparences anodins avec des collègues lointains, de cancanner sur la vie privée des autres employés, et de tout simplement participer à la vie d'une structure. Là encore, Scrubs atteint une parfaite universalité en utilisant le monde hospitalier comme cas particulier, mais totalement généralisable à toute expérience professionnelle ; l'institution hospitalière, bien qu'elle ait ses codes particuliers, est une entreprise comme une autre dans le fond, et pour moi qui regrette tant que peu de séries montrent le monde de travail pour ce qu'il peut être réellement lorsqu'on y entre (et pas nécessairement sous un angle négatif), la série parvient parfaitement à retranscrire ce sentiment diffus.
D'autant que JD, Turk et Elliot sont là pour rester un bon moment, pour se faire une place, et ils le savent bien ; il leur faut donc trouver leurs repères dans la jungle de leur lieu de travail, s'intégrer, se faire une place, une réputation ; ils doivent se créer leurs habitudes, trouver les endroits où se regrouper (d'abord le self de l'hôpital, puis le Coffee Bucks), ils doivent s'approprier un univers dense qui deviendra leur quotidien. La palette inouïe de personnages secondaires souligne cela.

Ce que Scrubs dépeint aussi, bien qu'évidemment sur le ton de la plaisanterie, c'est que plonger dans un nouvel univers professionnel, même s'il est aussi impressionnant et responsabilisant que le métier de médecin, voire peut-être même encore plus, n'a pas à être une quête douloureuse.
Les rêveries et les doutes de JD le montrent : le questionnement intérieur permanent est une bonne chose, bien que difficile. C'est un facteur d'apprentissage pratique et humain ; puis d'amélioration constante dans les deux domaines. Mais ce que démontrera la série au fil de ses saisons, comme en réponse à la fameuse phrase du générique, c'est que ce chemin n'a pas à être parcouru seul.

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Pour appuyer sa démonstration, Scrubs fait montre d'une richesse rarement égalée dans l'écriture de ses épisodes. Et ce très rapidement.
Bill Lawrence et sa bande de scénaristes tous terrains sont capables, en départ arrêter, de monter dans les émotions les plus intenses comme de courir un marathon de l'humour, et l'une des meilleures preuves, c'est la capacité de la writer's room à trouver des structures narratives originales permettant de souligner cette versatilité.

Il y a évidemment tous les épisodes voulus pour être spéciaux (chose que soulignera le making of de l'épisode dans les Bahamas oui, j'ai regardé un bonus de DVD, moi ! C'est vous dire le caractère exceptionnel de Scrubs), comme celui de conte de fées, l'épisode Muppets, l'épisode musical (dont il semble difficile à croire qu'il soit l'un des moins réussis, y compris musicalement, ce qui dépasse l'entendement), l'épisode sitcom...
Ces épisodes sont avant tout un condensé d'une vingtaine de minute de lâchage total, tant côté scénaristes que côté acteurs. Il s'agit de se faire plaisir en se mettant au défi, puis d'espérer que le défi se remporté et que le plaisir sera partagé. L'épisode sitcom est un excellent exemple : en soi, il n'est ni drôle ni même bien écrit ; mais pour quelqu'un qui vient du sitcom traditionnel comme Bill Lawrence, clairement, c'est un moment d'amusement avant tout. Le spectateur apprécie ces épisodes à la condition d'admettre comme présupposé que Scrubs est une grande famille de gens de la télévision qui s'adore et qui a envie de se lancer dans un délire, et que nous sommes invités à le partager quand bien même ce n'est pas exactement pour ce qui en résulte qu'on aime le plus la série. Ces épisodes fonctionnent principalement parce qu'à ce moment-là, on a le sentiment de faire partie de cette équipe.

Mais il y a les autres. Les vraies variations, les vraies innovations narratives.
Les épisodes à point de vue, par exemple, comptent parmi ces prouesses : Her story, His story, Their story, etc... sont autant de déclinaisons brillantes et vibrantes du principe sur lequel repose la série. Le meilleur de tous reste à mes yeux le premier volet de Their story, qui permet de rendre hommage à tous les personnages secondaires de la série à travers The Todd, Jordan et surtout Ted, qui offrent ici une remarquable opportunité de renouveler le propos de la série par un simple rafraîchissement de perspective.
Dés la première saison, Scrubs prouve ouvertement qu'elle est capable de contorsions intelligentes et osées avec son scenario, comme dans My Old Lady (encore !) qui parvient à apporter à la fois un regard plein d'humilité sur le métier de médecin, une interrogation sur la mort, comme on a pu l'évoquer plus tôt, et un twist final parfaitement maîtrisé.

Mon préféré (vous savez : avec 181 autres !) reste cependant My Way Home. Jonglant avec une agilité incroyable entre son propos, l'émotion qu'il véhicule, et une palette de références de la plus subtile à la plus évidente au Magicien d'Oz, l'épisode est l'un des meilleurs de l'histoire du format d'une demi-heure. Et il ne dure qu'une demi-heure ! On se prend à rêver à ce que pourraient faire les scénaristes avec un format d'une heure entre les mains !

D'autres épisodes encore, viennent gonfler les rangs de ceux qui vous font pousser un juron admiratif à la fin de l'épisode, et je ne peux tous les citer, mais pendant la plus grande partie de son existence, Scrubs va se faire un devoir de ne jamais se reposer sur ses lauriers, et c'est cette ambition, alors que la série fonctionne parfaitement sans ces coups de génie ponctuels, qui fait d'elle ce que j'ai presque envie d'appeler un chef d'oeuvre. Rien de moins.

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Presque ? Oui, presque.
Ecoutez, les enfants, arrivés là, il faut qu'on s'asseye et qu'on parle. J'ai chanté les louanges de Scrubs depuis le début de ce post, les plus courageux d'entre vous ont vécu suffisamment vieux pour arriver à cette partie de la review, et je crois que vous avez mérité que je sois totalement franche avec vous.

Comme la plupart des gens qui ont vu l'intégralité de Scrubs, je m'apprête donc à me joindre au concert de sifflets accompagnant la saison 9.
Je n'étais pas très attentive au sort de la série à l'époque ; comme je la considérais comme une simple comédie (et que, soyons sincères, jusqu'à il y a quelques années, je déconsidérais énormément les comédies avant de m'atteler à la tâche d'en redécouvrir et réhabiliter quelques unes), je n'avais pas tellement suivi l'affaire de son annulation par NBC puis de sa récupération la maison-mère ABC. Très franchement, j'avais bien entendu un vague bruissement de mécontentement, mais je l'avais écarté de mes préoccupations rapidement.
Maintenant que j'ai achevé ce marathon, je comprends. Je comprends la colère, je comprends le dégoût, je comprends... l'incompréhension.

Que diable s'est-il passé ? Qui a tordu le bras à Lawrence et sa bande avec une telle insistance qu'il a montré tant de mauvaise volonté à écrire ces épisodes ? Ca a dû être d'une violence folle pour qu'on en arrive là.

La fin de la saison 8 donnait, déjà, des signes d'essoufflement ; certains acteurs donnaient des signes d'essoufflement, mais surtout, les sujets semblaient tourner en boucle, avec l'arrivée d'internes ne parvenant pas souvent à soulever des sujets originaux.
Mais avec encore quelques excellents épisodes dans ses manches (comme le puissant My Last Words) et surtout un season finale à mourir de chagrin (more on that in a bit), Scrubs montrait qu'elle n'était pas à l'agonie, elle semblait même mourir de sa belle mort. Mais il a fallu qu'un sorcier fou fasse revenir la série d'entre les morts, visiblement pour des raisons purement pécunières, et c'est un zombie qui est revenu à la vie.

Là où la saison 8 ramait pour renouveler les découvertes de ses internes, les étudiants en médecine de la saison 9 font tout simplement de la brasse coulée. Non que tous les personnages soient à jeter (comme le prouve la persistance de Denis "Jo" Mahoney, apparue l'année précédente, ou l'arrivée de Drew Suffin), mais ils n'ont clairement rien à raconter. Pire que ça : ils vont mal le raconter.
Il n'y avait aucun mal ni crime de lèse-majesté à changer la perspective, abandonnant la psyché délirante de JD (Zach Braff se contentant de n'apparaitre que dans quelques épisodes, et encore, uniquement parce qu'il était sous contrat je pense) pour entrer dans celle d'un novice ; mais en reprenant un personnage similaire à JD, en la personne de Lucy Bennett, l'échec est total. Il aurait bien mieux valu s'intéresser à un personnage portant un regard nouveau sur le monde de la médecine ; Drew, avec son background riche et son sarcasme (plus son rapport inédit au Dr. Cox) aurait été une cible de choix. Au lieu de ça, on est dans la répétition totale, et purement stérile, des mêmes questions posées sur le même ton, des insécurités et du monde de Bisounours (pardon, des chevaux). Quel intérêt ?

Pour couronner le tout, cette 9e saison s'arrête de façon honteusement abrupte et vaine, avec un épisode qui n'est pas une vraie conclusion à quoi que ce soit, et certainement pas à une série qui aura vécu près d'une décennie sur les écrans américains.
La flemmardise et l'absence de passion qui sont palpables à chaque épisode de cette saison ont de quoi donner l'impression à Whitney Cummings qu'elle écrit un chef d'oeuvre. C'est vous dire mon niveau de colère.
Et encore, ne me lancez pas sur les webisodes Scrubs: Interns.

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Dans ces conditions, je préfère donc m'en tenir au series finale de la saison 8 ; il était écrit pour après tout. Et il clot à merveille la série, avec encore une fois, la bonne dose d'intelligence, d'humour et d'émotion.

Je suis souvent émotive quand une série s'achève (même quand je ne l'ai intégralement découverte qu'à l'occasion d'un marathon d'un mois), c'est d'ailleurs sans doute ce qui explique que j'évite au maximum de regarder les épisodes finaux des séries que j'aime (toujours pas vu la fin de Pushing Daisies, et ceux qui ont suivi mes activités cette année savent que j'ai soigneusement évité d'en arriver là en écourtant mon Piemarathon cette année, parce que je suis une lâche dans ce genre de cas, et que je n'aime pas devoir dire adieux ; bon sang mais pourquoi croyez-vous que je ne sois pas cinéphile, enfin ?). Je redoute d'ailleurs la fin du Ozmarathon, mais on aura le temps de voir ça de près (déjà je vois bien que je renâcle à poster mes reviews, c'est un signe qui ne trompe pas, je me connais comme si je m'étais faite).
Mais à ce point ? C'était quasiment inédit ; il ne doit y avoir qu'une ou deux autres séries qui m'aient fait cet effet-là. Voilà comment les choses se sont passées, j'ai regardé l'épisode, passé 98% du temps à sangloter bruyamment, et à la fin, je me suis roulée en boule dans mon lit et j'ai pleuré une bonne heure d'affilée. C'était méchamment brutal, comme sensation de perte et de déchirement, et pourtant, je suis une chialeuse, téléphagiquement, c'est vous dire s'il y avait du niveau.

Là j'ai l'air de faire la maligne (ça se voit parce que mon vocabulaire s'est relâché), je fais semblant d'avoir pris du recul et de me moquer gentillement de ma réaction extrême, mais vous lisez le post de quelqu'un qui a dû s'y reprendre à plusieurs fois, aujourd'hui, pour écrire les morceaux de ce post, tout simplement parce qu'elle éclatait en sanglots (et j'écrivais pourtant mon post au bureau entre deux trucs, pas vraiment le contexte propice aux émotions débridées). Pas vraiment parce que j'avais terminé Scrubs, mais parce que ce final de la saison 8... je veux dire : ce final (le déni, ya que ça de vrai), m'a touchée de façon intense et totalement imprévisible.

Il y a environ un mois, je me suis lancé le pilote de Scrubs comme ça, pour déconner. Quelques semaines et 182 épisodes plus tard, je suis à l'agonie. La téléphagie est ainsi faite qu'on peut être surpris à chaque moment par des fictions qu'on juge parfois mineures, qu'on croit connaître parce qu'on les a survolées ; je n'ai jamais été capable d'être assidue avec une diffusion télé et je mesure, avec cette expérience, à quel point les marathons peuvent faire comprendre au téléphage qu'il passe à côté de véritables perles.
Scrubs s'est achevée il y a deux ans et demi, et je n'en ressens la brûlure qu'à présent. C'est un peu triste, mais moins que si j'avais continué de considérer la série comme une comédie plutôt réussie, avec quelques moments d'émotion, mais inoffensive.

Il va me falloir un bon bout de temps avant d'être capable de parler de Scrubs sans hoquet de chagrin. Peut-être bien que pour la première fois, je me suis vraiment, totalement, identifiée à une série. J'aime les séries qui parlent de choses tristes sur le ton de la rigolade, vous le savez bien !
Dans quelques mois, ou plus réalistement, dans quelques années, je me ferai sans doute un nouveau marathon au Sacred Heart Hospital. Mais là, tout de suite, j'ai surtout besoin d'un gros, gros hug de quelqu'un qui a une "odeur de figure paternelle", ou d'un "chocolate bear". Des volontaires pour consoler une téléphage au coeur brisé ?

Posté par ladyteruki à 22:54 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]