ladytelephagy

Purple is the new black. Un blog qui parle de séries, c'est devenu assez habituel. La question, c'est : de quelles séries ? Séries méconnues, séries anciennes, séries japonaises... mais aussi séries récentes ! Venez, la téléphagie, c'est contagieux !

17-05-13

80s kids will know

Lorsque Reed between the Lines avait occupé mon automne, il y a de cela maintenant un an et demi (...cette deuxième saison se fait attendre, c'est interminable), j'avais esquissé un début de marathon The Cosby Show. Esquissé seulement : ça avait duré une petite douzaine d'épisodes, et je m'étais lassée.
Ce n'était simplement pas le bon moment ; c'est le danger quand on pense pallier au manque d'une série en regardant une autre qu'on croit proche.

En ce moment, c'est différent : je suis en plein marathon Brothers & Sisters ; ce qui signifie que, si les thèmes peuvent être voisins, The Cosby Show ne pâtit d'aucune forme de concurrence déloyale de la part du drama d'ABC. Du coup, j'ai fini l'intégralité de la première saison, dont voici un petit bilan en attendant, peut-être, un bilan plus général de la série. Parce que j'ai quand même Brothers & Sisters à finir, nan mais ho.

Et je dois dire que cette première saison m'a mise à genoux. J'avais pourtant, comme de nombreux spectateurs de ma génération, vu de nombreux épisodes de la série à l'occasion de ses multiples diffusions sur M6, en alternance avec Madame est Servie généralement, et pourtant, je ne les avais pas regardés. A l'époque je n'étais pas téléphage, faut-il préciser : je consommais de la télévision dans une fringale peu regardante, parce que chez moi, le meuble télé était sous clé, que mon père estimait que l'écran ne devait être allumé que pour le journal et les grands prix de Formule 1, et que tout ce qui pouvait être récupérer en-dehors de ce contrôle strict était bon à prendre, sans chercher à distinguer des critères de qualité, ou même vraiment faire attention à ce qui se regardait. Attraper des images par poignées, goulument, et les enfourner sans prendre le temps ni de mâcher ni de faire fonctionner les papilles. Vite, avant d'être prise sur le fait. Je ne dis pas que je ne riais pas, ça s'est sûrement produit, je ne dis pas non plus qu'il ne m'en est rien resté, car j'ai des souvenirs, quoique flous, de plusieurs épisodes ; c'est surtout que The Cosby Show a fait partie des séries que je regardais sans les laisser me marquer.
Pendant tout ces années où pourtant j'étais postée devant les épisodes à 20h, guettant le bruit de la porte du garage d'une oreille, je n'ai pas vraiment apprécié sa série à sa juste valeur.
Combien je le regrette et m'en réjouis à la fois aujourd'hui ! Je le regrette parce que j'étais clairement passée à côté de merveilles.

Mais je m'en réjouis car ce (re)visionnage est l'occasion de découvrir les trésors recelés par ce sitcom, à tort considéré, comme beaucoup de séries dont nous avons été nourris à l'époque, comme totalement anecdotique. Dans le Grand Livre de l'Histoire des Séries que nous avons tous un peu en tête, nous nous souvenons du Cosby Show pour avoir été la première comédie mettant en scène une famille afro-américaine à rencontrer un tel succès aux USA. Si naturellement il n'est pas inutile de se souvenir de cette donnée lorsqu'on parle de la visibilité des minorités à la télévision américaine et de leur évolution (bien que le Cosby Show soit loin d'être le premier "sitcom black" de l'histoire américaine - Beulah, en 1950, fut la pionnière du "genre", et Bill Cosby lui-même n'en était pas à son coup d'essai), elle ne doit pas être le seul critère sur lequel nous appuyer pour en parler. Et la seule nostalgie ne suffit pas.

TheCosbyShow_Season1

Car finalement, dans cette première saison au moins (on verra par la suite ?), il est plutôt anecdotique que les Huxtable soient afro-américains. En-dehors de quelques détails (certaines oeuvres accrochées sur leurs murs, la couleur peu représentée à la télévision d'une poupée de Rudy, etc.), rien ne distingue cette famille de celles que nous avons vues, beaucoup plus souvent, sur nos écrans. C'est sûrement en cela que la série est finalement si fine, dans son choix de normaliser ce qui restait pourtant plus une exception qu'autre chose à la télévision (même alors que Beulah précédait Heathcliff de 34 années).

Mais ce qui rend The Cosby Show proprement brillante, n'ayons pas peur des mots, c'est que c'est un sitcom avec une vraie thèse (contrairement à ce que beaucoup de comédies aujourd'hui voudraient vous faire croire, il ne s'agit pas d'un oxymore). Comme une poignée de créateurs de séries, Bill Cosby a quelque chose à dire, à communiquer, à partager ; il a un univers dans lequel il veut faire entrer les spectateurs afin de leur donner son point de vue sur le monde, à son échelle. Pas d'univers fantasmagorique à la Whedon ici ; Bill Cosby vit dans un monde au contraire très réaliste où il veut parler des rapports au sein du cercle familial. Dans l'espoir de les assainir, sans aucun doute : il ne faut évidemment pas oublier que c'est DOCTEUR Bill Cosby, s'il-vous-plaît, diplômé en sciences de l'éducation, qui a donné naissance à la série (chose que le générique rappelle au bon souvenir du spectateur étourdi). Et de la même façon qu'un Kelley va employer son expérience professionnelle pour donner son point de vue (et ses questions) sur la société, Cosby va faire de même avec la cellule familiale. Ah d'accord, elle a comparé Cosby à Kelley, on sait donc désormais que toute forme d'objectivité sera absente de ce post.
Regarder le Cosby Show n'est pourtant en aucune façon une leçon sur les valeurs familiales. En tant que grande consommatrice de fictions familiales depuis que j'ai su crocheter la serrure du meuble télé, et pour avoir vu l'intégralité oui, l'intégralité des 5 premières saisons de 7 à la Maison, je suis en mesure de vous assurer qu'il y a une énorme différence. Cosby écrit avec sa série le même manuel d'optimisme et d'humanisme que Gene Roddenberry avec Star Trek. Ah ouais, donc maintenant on en est à comparer Bill Cosby au Great Bird of the Galaxy, carrément.

A travers le Cosby Show, on devine quelles sont les convictions profondes de Bill Cosby ; la plus prégnante est le respect des enfants.
Cosby, par le truchement de Heathcliff Huxtable, met un point d'honneur à ne jamais les regarder de haut, il leur parle toujours avec clarté et honnêteté, et ne prend jamais leur intelligence à défaut. En somme, il traite chaque enfant, quel que soit son âge, comme un égal, tout en adaptant son discours à leur compréhension du monde, en bon pédagogue.
Un détail m'a particulièrement impressionnée. Il arrivera à deux reprises, pendant cette première saison, que Heathcliff, la mine accablée par la dernière bêtise inventée par un de ses rejetons, s'empare d'une batte de baseball avant de toucher deux mots à sa progéniture. C'est généralement le moment de toute série où je réprime difficilement un frisson, je l'admets. Mais la batte de baseball n'effleurera pas le plus petit popotin, pas même pour plaisanter : on ne lève pas la main sur les enfants, chez les Huxtable. Jamais. Se saisir de cette batte est plutôt une façon pour Bill Cosby de dire : "je pourrais régler les choses comme ça, et imposer mon autorité par la force et donc la peur" ; chaque fois, Heathcliff posera la batte aussi vite qu'il la prise et entamera une vraie discussion. Cette batte de baseball, c'est en fait la matérialisation de ce que Cliff expliquera à son fils dans un épisode : "dans le temps, quand le père voulait que le fils fasse quelque chose, il l'ordonnait et le fils s'exécutait. Mais on n'est plus dans le temps", racontera-t-il en substance (les histoires-fleuves de Heathcliff Huxtable ayant fait sa réputation...). Ce qui m'a impressionnée ? Les enfants n'ont pas de mouvement de recul, ils ne cillent pas, ils ne regardent même pas la batte quand il l'attrape ; il est acquis que cette batte n'a aucune existence dans leur rapport à leur père. Son utilisation n'est jamais qu'anecdotique.
L'un des meilleurs exemples au long de cette première saison (et, si mes souvenirs sont justes, des suivantes) de la volonté de Cliff de parler à ses enfants comme à des êtres sensés et de toujours privilégier ce mode, sera sa relation à Théo, unique fils de la maisonnée, un peu irresponsable mais pas mauvais bougre. Le Dr Huxtable passe un temps considérable à essayer à la fois de lui inculquer le sens des responsabilités et de préserver leur camaraderie. Ce sera sensible dans le pilote, comme j'ai pu le souligner par le passé, mais aussi dans l'épisode où Clair découvre un joint dans un livre de classe de Théo ; au lieu de virer à la prêche, l'épisode va au contraire prendre un tour surprenant quand les parents croient Théo sur parole (lequel affirme "c'est pas à moi", défense plutôt classique du genre), et que Théo insiste pour prouver son innocence afin de préserver l'estime de ses parents, qu'il n'avait pourtant jamais perdue. Dans la façon que Cliff et Clair ont d'adresser le problème, il est net d'emblée que personne ne va "engueuler" Théo. Il n'est pas question de le sermoner. Il ne vient à l'idée de personne de commencer par punir et poser les questions après (on n'est pas chez les Kyle de Ma Famille d'abord, ici !). On se parle, chez les Huxtable.
Mais le plus merveilleux dans cette famille, c'est que se parler n'est pas réservé aux situations "de crise". On prend aussi les décisions en commun comme dans une démocratie où chaque vote compte (c'est ce qui se passe quand Sondra veut passer l'été en France avec des amies), ou tout simplement on débat de sujets divers, pour le plaisir d'échanger des idées (à l'instar des questionnements soulevés sur le remariage par un ami du couple Huxtable qui a trouvé une nouvelle compagne de plusieurs décennies sa cadette). Il n'est pas rare que les enfants se sentent, dans ce contexte, autorisés à contester les décisions ou le comportement de leurs parents, comme quand Cliff découvre que Denise a un nouveau petit-ami qu'elle ne veut pas lui présenter car ses réactions sont souvent épidermiques, et que Vanessa comme Denise adressent à leur paternel des remontrances à ce sujet.
Cette croyance que les générations peuvent communiquer s'élargit au-delà de la relation parent-enfant ; dans un épisode, les parents d'Heathcliff viennent dîner, l'occasion de comparer les générations entre elles alors que Théo vient de se faire percer l'oreille en cachette de ses parents juste pour impressionner une fille. On en concluera d'ailleurs que si les modes opératoires changent, dans le fond, les adolescents restent les mêmes génération après génération, et les parents aussi. La fin de l'épisode, dans un joyeux brouhaha, montrera des personnes âgées partager avec leurs enfants et leurs petits-enfants leurs souvenirs de jeunesse sans fard ni faux-semblant (attention spoiler : grand-père Huxtable s'était fait tatouer sur le torse le nom de sa promise à l'époque du lycée !). Bill Cosby ne croit vraisemblablement pas au "white lie", considérant qu'il ne sert à rien de faire croire à une image immaculée des générations précédentes, et tenant en plus haute estime la franchise que l'espoir de servir de modèle parfait. Un autre épisode montrera au contraire Cliff Huxtable s'amuser avec plusieurs camarades de Rudy pendant de longues scènes ; mais je vais y revenir.

Outre la position de Bill Cosby sur les rapports intergénérationnels, The Cosby Show est aussi une ode au partage des responsabilités domestiques et familiales, au point qu'on se demande pourquoi cela pose encore problème aujourd'hui si en 1984, le sujet est posé comme une évidence par la série.
On le sait, les Huxtable travaillent tous les deux : Heathcliff est gynécologue et obstétricien, Clair est avocate. Le premier travaille dans un cabinet aménagé au sous-sol de la maison, mais peut être appelé au beau milieu de la nuit, ou d'un évènement important, pour accoucher une patiente à l'hôpital ; la seconde ne compte pas ses heures de travail, et peut parfois enchaîner les heures supplémentaires en soirée. La résultante de ces deux vies très occupées, c'est que, paradoxalement, Cliff est plus facilement à la maison que Clair pour s'occuper des enfants, et considère tout-à-fait normal de les prendre en charge, parfois à la grande surprise de Clair. Celle-ci opposera une ou deux fois de la résistance, généralement parce qu'elle voudrait tout de même pouvoir s'occuper des enfants elle-même (comme dans l'épisode où Rudy tombe malade et que Clair a une réunion très importante qu'elle ne peut déplacer alors qu'elle ne souhaite que cajoler la petite), ou, parfois, parce qu'elle pense que son mari va être dépassé (il lui prouvera le contraire ; sauf dans la mesure où les enfants n'apprécient pas la cuisine de leur père !). Heathcliff et Clair sont donc à pied d'égalité dans la maisonnée, en partie parce que les circonstances s'y prêtent, et en partie parce que le Dr Huxtable éprouve un plaisir visible à passer du temps avec ses nombreux rejetons.
Quant à leur relation de couple, elle fait partie des choses les plus vibrantes de cette première saison. Quand on les voit ensemble, on ne se demande absolument pas comment Heathcliff et Clair ont pu avoir 5 enfants (alors que la question est légitime dans le cas des Camden de 7 à la Maison, pour prendre l'exemple le plus frigorifiant de couple télévisuel de parents supposés s'aimer). C'est bien simple, ils sont toujours l'un sur l'autre ! Ils s'aiment visiblement comme au premier jour (ils se sont pourtant connus au lycée, comme l'expliquera Heathcliff dans un épisode où il se souvient avoir choisi sa fac uniquement sur la base du choix de Clair), et cet amour ne se vit pas en cachette dans la chambre à coucher, bien que celle-ci soit évidemment le théâtre idéal pour leurs interactions. Dans le salon, la cuisine, PARTOUT ! Les Huxtable s'embrassent, se taquinent, s'entrelacent, s'allument, se suçottent les lobes d'oreille... ils sont inséparables, et très tactiles.
Leurs échanges ne se limitent pourtant pas à leurs nombreuses preuves d'amour physique : on se raconte sa journée (comme Heathcliff qui rentre à 3h du matin et raconte à son épouse à demi-endormie : "on dit qu'un bébé naît en moyenne toutes les 9 secondes, cette nuit, ils avaient choisi mon hôpital pour le faire"), on partage ses préoccupations, des plus profondes aux plus futiles ("si je meurs et que tu rencontres une femme qui me ressemble trait pour trait, est-ce que tu gardes ma photo ?"), ou évidemment, on discute des enfants. Le rapport d'égal à égal est valable dans tous les domaines.
D'ailleurs, preuve que Cosby est là avant tout pour parler d'un univers et non d'un couple, le Dr Huxtable aura l'occasion plusieurs fois d'expliquer ces principes à ces propres patients. Au mari d'une parturiente qui insiste pour se comporter comme chef de la maison (ce qui ennuie bien la future maman), il expliquera : "l'époque où on était le chef, sérieusement, ça date d'il y a 30 ans ! L'homme à l'ancienne, c'est fini ! Une relation, c'est bien plus que d'être le chef. Vous n'êtes pas le chef, elle ne sera pas le chef". Evidemment, comme on parle d'une comédie, la tirade se conclut sur : "le bébé sera le chef !"... mais le message est clair. Et il sera répété, de façon plus subtile et cette fois sur le ton de l'évidence, tout au long de cette première saison. On est en 1984, rendez-vous compte ; pourquoi a-t-on encore des débats sur le sexisme en 2013 alors que Bill Cosby avait classé tout ça il y a belle lurette ?

Il faut avouer que même si Cliff est, de toute évidence, au centre de la série, Clair est un personnage, pardon pour le jeu de mots, parfaitement lumineux. Phylicia Rashad a d'ailleurs l'air de passer de bons moments sur le plateau, éclatant de rire spontanément lorsque Bill Cosby fait le pitre, et apportant sa classe naturelle à son jeu d'actrice qui n'endosse jamais tout-à-fait dans le rôle du clown blanc. Clair est la voix de la raison... souvent. Pas tout le temps. Clair est bon public pour Cliff... jusqu'au moment où c'est elle qui va nous épater, nous prendre par surprise.
Personne ne s'enferme dans une caricature, dans le Cosby Show.

TheCosbyShow-Season1b

Quand j'avais 5 ans, ma mère m'avait laissé voir Rencontres du troisième type ; il est de notoriété dans ma famille qu'à l'issue de film, je me suis précipitée vers l'écran en répétant que je voulais rentrer dans la télé, et partir rejoindre les personnages (eh oui, déjà alors). J'ai ressenti cette émotion, que je n'avais plus connue depuis un quart de siècle, devant cette première saison du Cosby Show. Et quand je vous disais, plus tôt, que le premier volet de mon intégrale m'avait mise à genoux, ce n'est pas une image : je suis littéralement tombée devant mon écran, les joues en larmes, devant certaines scènes absolument magiques. MA-GIQUES. J'assume mes adjectifs.
Et pas juste parce que les Huxtable forment une famille géniale, ce que je me suis ingéniée à expliquer jusqu'à présent, mais aussi parce que la série offre des moments... eh bien, je l'ai dit, magiques.

Il suffit, pour se convaincre de l'énergie de certaines idées du Cosby Show, de voir les épisodes-ovnis comme Jitterbug Break (1x16) ou Slumber Party (1x22), à la narration fantaisiste.
Le premier raconte comment la famille Huxtable se prépare à passer un vendredi ou samedi soir ; les parents s'apprêtent pour sortir avec un couple d'amis pour aller danser, la babysitter annule sa venue et Denise est chargée de la remplacer, qui invite donc les amis avec lesquels elle devait sortir à venir à la maison. Denise, dont on apprend qu'elle pratique le breakdance avec une boombox dans la rue (hello, années 80). L'épisode commence donc de façon assez classique, mais son dernier quart d'heure sera en réalité entièrement dédié à faire danser les personnages dans le salon, ce salon que nous connaissons tous où les meubles ont été poussés par Denise, ses amis et Théo, et où chacun s'en donne à coeur joie sur du hip-hop, puis du jazz quand arrivent les amis des parents, des danseurs émérites qui prouvent qu'ils ont encore quelques tours dans leur manche, puis finalement, quand les deux générations se mettent à danser ensemble dans la joie et la bonne humeur. L'épisode ne veut a priori envoyer aucun message : chaque personnage prendra la suite d'évènements comme un bon moment dont il faut profiter, le bonheur du moment dans une maison qui n'en manque pas. Son but est simplement de finir sur une célébration de l'envie de danser. Le scénario de départ n'a été qu'une excuse pour profiter de ce moment magique du quotidien des Huxtable. "C'est pour ça que j'aime venir ici", soufflera leur ami dont la voix est couverte par la musique, "on ne sait jamais comment la soirée va finir".
Dans le second de ces deux épisodes, Rudy s'ennuie copieusement, et Heathcliff lui suggère (après lui avoir proposé d'être son camarade de jeu, et de s'être gentillement fait rappeler "tu es mon papa, pas mon copain" par la petite) d'inviter des amis à dormir. Huit enfants de cinq ans vont donc être lâchés dans la maison (huit !), alors que Clair est, une fois de plus, retenue à l'extérieur (une conférence, cette fois) et que Cliff doit donc gérer tout seul la petite tribu, même s'il embarque finalement Théo et Denise pour lui prêter main forte. L'épisode n'a pas de conclusion à proprement parler : où Cosby veut-il en venir en parlant de la pauvre Rudy qui se sent seule ? Nulle part, la pauvre n'aura pas plus de trois lignes de dialogues à partir du moment où ses camarades arrivent à la maison. L'épisode va en fait consister en une enfilade de scènes pendant lesquelles le Dr Bill Cosby va simplement interagir avec les enfants : leur parler (encore), jouer avec eux, les taquiner, et ainsi de suite. Reconnaissant que les petits bouts sont bruyants, il aura juste le temps de lancer un pari avec son propre père (de passage) afin d'essayer de réussir à faire taire les gamins pendant une minute. Et c'est tout. Juste ça : Bill Cosby et huit enfants joyeux. Les scènes sont longues, mais on s'en fiche. Ca respire la vie !

Contrairement à la plupart des séries de son époque (puis des années 90) à vocation familiale, The Cosby Show n'a donc, vous l'aurez compris, aucune ambition moralisatrice, et ne s'embarrasse pas de conclusions. La narration de nombreux épisodes de cette première saison n'aura pas conclusion claire, sans même aller jusqu'aux exemples que je viens de citer ; ce sont simplement des tranches de vie, légèrement plus comiques que celles que vous et moi avons pu connaître pendant notre propre vie familiale, mais qui ne sortent jamais de ce registre.
Même quand l'avant-dernier épisode de la saison s'aventure au centre communautaire du quartier (posant ainsi comme une nouvelle évidence que Cliff et Clair participent à la vie de quartier sur leur temps libre, of course), on évitera pourtant tous les écueils du genre. L'épisode, qui devait être un backdoor pilot, mettra en retrait les Huxtable pour souligner plutôt le quotidien de Tony, responsable du centre, et de sa petite-amie, conseillère et psy travaillant avec lui. L'épisode, qui porte le titre de Mr. Quiet, montre alors Tony qui fait la connaissance d'un petit garçon très secret, lequel vient de se faire battre par un groupe d'enfants, et refuse de parler à qui que ce soit de ce qui est arrivé. Va-t-on essayer de comprendre pourquoi on s'en est pris à lui et ainsi aborder, je ne sais pas, le problème du racisme ou des violences ? Va-t-on découvrir que le garçon, que Tony n'a jamais vu au centre communautaire, est un SDF à prendre en charge ? Pas du tout. Le seul "enjeu" de l'épisode est que Tony tente de se lier à l'enfant et de lui faire simplement dire son prénom, et l'épisode se concluera quand le petit rentre chez sa mère après avoir non seulement parlé à Tony, mais aussi dévoilé son surnom "pour les amis". Voilà, c'est tout. Pas de mission. Une tranche de vie qu'on ne prend pas pour prétexte à moraliser la discussion.
The Cosby Show, regardable par toute la famille, ne donne pas dans l'éducation des enfants, de toute façon, mais plutôt des parents. Si la série poursuit un but, c'est à la rigueur d'apprendre à ces derniers à parler aux plus jeunes, pas à aborder les problèmes rencontrés par ceux-ci pour les aider à grandir. La télévision de Bill Cosby n'éduque pas les enfants à la place des parents. Personne ne doit éduquer les enfants à la place des parents, voilà ce que croit Bill Cosby, et c'est pour ça qu'il faut apprendre aux parents à être pédagogues. A observer. A écouter. A parler. A interagir avec les plus jeunes, de façon simple mais sincère. Mais ça, vous l'aviez compris depuis le début de la lecture de ce post...

Avec son rythme souvent à contre-temps, et ses multiples tentatives d'expérimenter des structures narratives atypiques pour ne pas dire, parfois, inexistantes, la première saison du Cosby Show vaut largement le coup d'oeil. D'autant qu'au-delà de ça, ses gags sont tout simplement intemporels...

TheCosbyShow-Season1c

Pour conclure, je dirais : il faut signer où pour se faire adopter par les Huxtable ? Avec tout ça, mais aussi les coiffures de l'impossible, les pulls pas croyables, et les musiques d'un autre temps, j'ai eu l'impression de replonger dans l'enfance que je n'ai jamais eue, c'était un vrai délice.
...Et dire que ça, c'était pour une seule saison ! Bon, il est un peu acquis ce marathon, maintenant, non ?

Posté par ladyteruki à 16:39 - Telephage-o-thèque - Permalien [#]

10-05-13

Soyons curieux maintenant, avant qu'il ne soit trop tard

Aujourd'hui, j'avais initialement prévu de vous faire un post sur Hatufim. Ou plutôt à sa gloire. Pour féliciter arte, qui outre les excellentes séries scandinaves qu'elle ne cesse de nous proposer, s'attache à nous rendre curieux sur plein de pays, dont Israël, un formidable pays pour les séries comme j'ai eu l'occasion de vous le dire à peu près 712 fois dans ces colonnes. Mais après avoir lu les retours sur la diffusion d'hier, j'ai décidé de mettre mon post de côté, et d'aborder une autre question que souligne la diffusion de la série.
Et puis, après tout, combien de fois avez-vous déjà lu des articles comparant Hatufim à Homeland cette semaine ? Comme si vous aviez besoin du mien en plus. Mais au pire, je l'avais fait là.

Hatufim-Portraits

Quelles que soient les qualités de Hatufim (et elles sont nombreuses), quel est foncièrement l'intérêt de diffuser une série dont le remake fait déjà tant parler ? La réponse est dans l'objectif qualitatif, pour ne pas dire téléphagique, qui est clairement celui d'arte depuis quelques années : proposer de bonnes séries, à la fois en gardant un oeil sur le monde et les tendances, à la fois en faisant son affaire de son côté sans s'embarrasser de suivre le troupeau. C'est un pari, peut-être pas quotidien, mais disons, trimestriel. Parfois ça marche, comme avec Äkta Människor.
Et parfois, ça donne Hatufim, 496 000 spectateurs hier soir.

Ouch. Oui, ça fait mal. Mais ça ne fait pas simplement mal parce que moins d'un demi-million de Français aura vu les premiers épisodes de cette excellente série. Ce ne fait pas simplement mal parce que "l'invasion" de séries israéliennes n'est pas pour demain après des résultats comme celui-là. Ca fait mal parce que, concrètement, le public des séries d'arte réagit au buzz. Or le buzz de Hatufim ne travaillait pas pour lui, d'abord parce qu'il y en avait très peu (le succès d'Äkta Människor, c'est aussi une campagne démentielle), ensuite parce que tous ceux qui en ont parler, tous, absolument tous, je prends l'absolu pari que vous ne trouverez pas d'exception à cette règle, ont comparé Hatufim à Homeland.
C'est-à-dire qu'on est parti du principe à la base qu'on allait regarder une histoire déjà très familière aux spectateurs, et que le jeu consistait à montrer les différences entre les deux versions, donc à partir du principe que la connaissance de Homeland par les spectateurs était telle que les spectateurs pouvaient en tirer des conclusions. ...On a quasiment fait passer Hatufim pour le remake !
Homeland, qui de surcroît, jusque là, n'a été diffusée en France qu'en crypté par Canal+, et dont le premier épisode a rassemblé sur la chaîne cryptée 1,3 million de spectateurs. Donc une portion de ces spectateurs allait forcément partir du principe que, bon, j'ai déjà vu une fois, ça va. Une autre portion n'a peut-être pas eu vent de la diffusion de Hatufim (c'est-à-dire que Hatufim ne fait pas les gros titres depuis plus d'un an et demi dés qu'on parle de séries, et n'a pas reçu d'Emmy Award). Et puis une portion a aussi décrété que les séries israéliennes, on veut bien être curieux, mais faut pas pousser quand même (j'en ai dans mon entourage... ou plutôt avais, les funérailles sont lundi).

La question de savoir si arte aurait finalement dû ne pas diffuser Hatufim ne se pose pas : c'est un choix éditorial en parfait accord avec l'identité que s'est forgée la chaîne, ces dernières années, dans le domaine des fictions acquises à l'étranger, c'est-à-dire le choix de la qualité et de l'intérêt intrinsèque de l'oeuvre, par opposition à ses chances évidentes de succès commercial. Personne n'a le sens de la prise de risque noble comme arte en matière de séries. Mais il lui faut déployer tout un couteau suisse de promotion pour réussir son pari ; or du point de ce point de vue, Hatufim était poignardée d'avance.

Par-delà le problème de Hatufim (la sortie en DVD fin mai devrait finalement atténuer nos peines ; vous avez de la chance, j'ai pas eu autant de bol avec Kommissarie Winter l'an dernier), la question qui se pose aussi est celle de l'avenir d'une série originale quand son remake nous est parvenu.
Des séries comme Ta Gordin, Rake ou Réttur deviendront obsolètes du jour où leur adaptation (quand elle voit le jour) aura achevé sa première minute sur les écrans américains.

Parce que telle est encore la loi, dans un monde où, ironie du sort, les séries américaines s'inspirent de toujours plus de nationalités différentes : les USA ont toujours le dessus. Au moins commercialement, ce qui est amplement suffisant. arte a beau essayer de nous ouvrir l'esprit à d'autres espaces, d'autres possibilités télévisuelles, pour le moment, USA is the new black.

Il n'est pas suffisant qu'une chaîne comme arte (mais qui d'autre ?) s'aventure sur des terrains comme Hatufim. Il faut qu'elle débroussaille le champs des possibles et déniche elle-même, sans doute en augmentant encore la prise de risques, les perles de demain dont les exécutifs américains s'arracheront les droits quelques mois plus tard. Dégainer par exemple Penoza avec Red Widow qui passe sur les écrans américains (sans même parler de sa réussite ou non outre-Atlantique), ce serait déjà avoir perdu le pari.
Il faut, pour éviter le piège tendu par le parallèle Hatufim/Homeland, qu'arte diffuse sans attendre les Oforia, les Pressa, les SON, les Arven Efter Veronika (bon enfin, non, arte peut attendre la diffusion danoise pour cette dernière, on n'est pas des bêtes). Ou bien qu'elle choisisse des séries quasiment impossibles à adapter, comme Blackstone, Intersexions, Cloudstreet ou 30° i Februari. Il faut prendre une longueur d'avance. Il n'y a pas le choix.

Soyons curieux maintenant.

Posté par ladyteruki à 23:47 - Zappeur, Zappeur n'aies pas peur ! - Permalien [#]

03-05-13

There's gotta be more to Life

C'est le retour des reviews de pilote, cette grande entreprise dans laquelle je me suis lancée cette saison avec whisperintherain... Après quelques semaines, bon d'accord mois de pause, me revoilà donc à reprendre progressivement la consommation de pilote que j'avais, un temps, mise de côté. Dans le cas de Rectify, c'était sous l'influence de Pierre Langlais qui, à l'occasion de Séries Mania, avait chanté les louanges de la série, qu'il a eu l'heur de voir en intégralité avant sa diffusion ; souvenez-vous, je l'évoquais dans le compte-rendu de la table ronde Allociné. Mais du même coup, c'était un challenge : entendre quelqu'un dire tant de bien d'une série, ça peut fausser la vision qu'on en a au moment de la commencer...

TheresGottaBeMoreToLife

Qu'on se rassure vite : parfois, les déclarations d'amour dithyrambiques sont fondées.

Impossible de ne pas tomber sous le charme de Rectify : c'est tout ce que j'avais adoré chez Life (et j'avais adoré Life, souvenez-vous, c'était il y a des lustres), sans ce que je n'avais pas trop aimé chez Life (car il y en avait un peu pour l'allergique au policier que je suis). On est dans le même thème de la reconstruction, un thème qui m'a toujours séduite et qui est ici, de surcroît, traité avec énormément d'intelligence. Le sujet s'y prête, en toute sincérité.

Lorsque Daniel Holden est innocenté par un test ADN, il a déjà passé 19 ans dans le couloir de la mort, attendant une exécution décidée suite à sa condamnation pour le viol et le meurtre de sa petite amie. Sa sortie est, évidemment, une affaire médiatique, aussi bien pour les opposants à la peine de mort que sur la "simple" affaire du meurtre, qui du coup n'est pas résolue. Mais le pilote de Rectify s'intéresse, en définitive, assez peu à cette partie de son univers, bien qu'il ne fasse pas l'erreur de la mettre totalement de côté (ce qui donnera une scène glaçante en fin de pilote).
Ce qui intéresse cet épisode inaugural, c'est surtout de vivre cette expérience aux côtés de Daniel ; des minutes précédant sa libération, à ses premières heures de liberté, nous allons suivre son retour à la vie civile. Et bien que, en tâche de fond, on puisse noter les conséquences du regard des autres sur sa situation, c'est avant tout son vécu, et celui de sa famille, qui vont occuper la majeure partie de l'épisode. Daniel est en effet entouré, même après ces deux décennies d'enfermement, et malgré les difficultés que ça a pu, ou peut encore, présenter pour ses proches ; ainsi, sa soeur Amantha est sa plus fervente supportrice, et, on le devine, une complice de toujours ; Janet, sa mère, a eu le coeur brisé à bien des égards, mais son amour pour son fils semble intact. Les choses sont plus compliquées avec son beau-père (maman s'est en effet remariée) et le fils de celui-ci, et dans une moindre mesure, le fils qu'a eu sa mère avec son second époux. Mais globalement, Daniel est plutôt bien accueilli parmi les siens pour ce premier jour de liberté.

Alors où est l'intérêt, me direz-vous ? Il n'est pas dans une dramatisation à outrance, ou la création d'enjeux extravagants, mais le simple pari que nous pouvons nous glisser dans les chaussures de Daniel, et vivre cette libération avec lui, comme une expérience intime et sensorielle que nous ferions totalement nôtre.

Rectify accomplit cela sans passer par une multitude de flashbacks : au contraire, il commencera à en apparaître seulement une fois que le spectateur sera bien rôdé ; il ne s'agit pas de se servir des souvenirs de Daniel pour expliquer ce par quoi il est passé dans les moments difficiles, mais au contraire, d'employer les flashbacks comme des îlots de calmes et de douceur, principe que je trouve noble et dont beaucoup de scénaristes gagneraient à tirer des leçons. Pas de violence carcérale, pas de traumatismes sur l'enfermement... Chaque fois que Rectify montre la vie de Daniel dans le couloir de la mort, il en ressortirait presque quelque chose de positif, de serein.
Pour autant cela ne signifie pas que Daniel n'est pas abîmé : c'est même tout l'intérêt de ce premier épisode et, à mes yeux, des promesse que fait la série avec lui. Mais par une opération dont le secret est aussi bien gardé qu'un tour de magicien, le scénariste Ray McKinnon parvient à ne jamais tomber dans une explicitation banale, pour ne pas dire triviale, du traumatisme vécu par Daniel, tout en poussant le spectateur à l'imaginer de lui-même. Ce qui fait la force de Rectify, c'est sa puissance évocatrice : quand par exemple un gardien propose à notre amnistié de l'aider à nouer sa cravate avant de retrouver sa famille (et la liberté), Daniel pose sur lui un regard silencieux, et presque indéchiffrable, mais qu'on interprète comme lourd de sous-entendus et de souvenirs sur la façon dont les gardiens (y compris peut-être ce gardien) ont pu le traiter pendant presque 20 années en tant que condamné à mort pour viol et meurtre d'une adolescente. Difficile pour le spectateur de ne pas faire le lien, chaque fois, entre l'avant et l'après de cette libération, et cela, sans que jamais l'épisode ne s'y attarde ni ne l'explicite. Cela aide énormément à entrer dans la tête du héros, et paradoxalement, moins il communique, plus il est possible de le faire. Où commence l'écriture fine de Rectify et où finit le simple transfert ? Difficile à déterminer pendant ce premier épisode, mais le simple fait qu'il subsiste un flou quant à cette frontière, dit combien la série, dans ce premier épisode, démontre sa finesse et son intelligence.
Reste qu'avec son art du non-dit, Rectify opère un vrai coup de maître, et s'arroge l'attention indivisible du spectateur, qui se retrouve captif du moindre regard que porte Daniel sur les choses et les gens pour prendre la mesure de ce que vit cet homme. Considérez l'ironie de la chose...

Pas à pas, Daniel se réapproprie le quotidien (comme Charlie Crews, il va se reconnaître quelques soucis avec la technologie, par exemple), mais sans, là encore, sans appuyer sur les évidences avec trop d'empressement. Ce n'est pas juste le décalage de 2 décennies avec le reste du monde que Rectify veut pointer du doigt. La sortie de prison de Daniel, sa très belle relation à Amantha (je n'avais jamais vu Abigail Spencer comme ça, après c'est vrai que j'avais vu Angela's Eyes... forcément), ce qui se tisse avec son jeune demi-frère... il y a de très beaux instants dans ce pilote, empreints à la fois d'une grande douleur et d'une grande douceur. Je soupçonne que ce soient les plus belles promesses de ce premier épisode pour l'avenir.

Le seul défaut de Rectify est peut-être logé dans ses dialogues. Rien d'insurmontable je vous rassure tout de suite, mais ils paraissent parfois trop écrits, trop littéraires ; l'exemple le plus marquant est la déclaration de Daniel à la presse au moment de sa sortie, un peu verbeuse. On peut se dire (surtout rétroactivement, à mesure que l'épisode progresse) que cela fait partie intégrante de la façon dont Daniel a vécu son expérience en prison, mais il reste un petit arrière-goût tout de même, comme si, par contraste avec l'élégance de ses scènes les moins loquaces, les dialogues soutenaient mal la comparaison. Mais comme je le disais, ce n'est pas insurmontable, et ce n'est pas gravé dans le marbre non plus, et peut tout-à-fait évoluer avec les épisodes (retranscrivant, alors, peut-être, pourquoi pas la façon dont la vie quotidienne redevient progressivement plus naturelle pour son héros). Et si Rectify finit par tourner son seul défaut en qualité, alors là, je ne réponds plus de rien !

Résultat ? Eh bien résultat, je suis conquise. A ce niveau-là, j'ai presque eu l'impression d'enfiler du sur-mesure, aussi sûrement que si un tailleurs avait cousu la série sur mes attentes de téléphage.
Et maintenant, vous allez me dire : "mais après un post si dythirambique, comment ne pas avoir nous aussi une vision faussée de Rectify ?", et c'est de bonne guerre, mais à cela une seule solution : testez, et vous saurez. Mais je doute que Rectify puisse déplaire.

Challenge20122013

Ah, et vous savez, quand je vous ai dit que je repassais à un rythme hebdomadaire ? Oui. Bon. Ca voulait dire : "à un rythme hebdomadaire. Minimum"...

Posté par ladyteruki à 23:27 - Review vers le futur - Permalien [#]

28-04-13

Sous les pavés... rien

SeriesMania-Saison4-Logo

Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de découvrir une série venue de République Tchèque ; pour moi, c'était d'ailleurs la première fois, pour ce dernier jour de la semaine Séries Mania. Hořící Keř (dévoilée aux festivaliers sous le titre Burning Bush) est une mini-séries en trois épisodes qui, paradoxalement, si sa réalisatrice n'avait pu tenir une conférence pendant 1h30, aurait sûrement pu jouir d'une diffusion intégrale pendant le festival comme cela a été le cas de Torka Aldrig Tårar Utan Handskar ; il nous aura fallu nous contenter aujourd'hui du premier volet.

Enfin, je ne dis ça, mais je ne serais probablement pas restée pour plus d'un épisode de toute façon. Agnieszka Holland, réalisatrice de Hořící Keř, a un style bien à elle, mais la voir à l'oeuvre pendant 1h24 ne m'a pas spécialement emplie d'une joie téléphagique intense. Pour une histoire aussi émouvante que celle choisie, Hořící Keř manque d'émotion.
Tout commence en effet lorsqu'un jeune homme, Jan Palach, s'immole en janvier 1969 afin de protester contre l'occupation soviétique, promettant dans une lettre qu'il laisse derrière lui que d'autres le suivront. Outre le choc que cet évènement génère auprès du public, et bien-sûr de ses proches, la série s'intéresse à une avocate qui va se trouver impliquée dans cette affaire, ainsi qu'un flic chargé de savoir si oui ou non, d'autres immolations suivront, ou si Palach était un homme isolé.

Il s'est passé à peu près 12 secondes, au début de l'épisode, pendant lesquelles j'ai été emplie d'horreur : quand celui que nous ne savions pas encore qu'il était Palach s'est renversé un premier sceau sur la tête. Malheureusement, tout le reste n'a été qu'ennui et torpeur, car même la séquence pendant laquelle la torche humaine, désemparée, traverse la rue en hurlant de douleur, effrayant les passants aux alentours, ne contenait déjà plus la moindre émotion. Là où le premier épisode va nous répéter à plusieurs reprises que la tentative de suicide (Palach survit en effet, un temps, à ses blessures - c'est pas spoiler si c'est dans les livres d'Histoire !) est devenue un deuil national, la mini-série se contente de nous montrer, comme dans un inventaire à la Prévert des réactions de chacun, des personnages auxquels il est impossible de se connecter. L'empathie ne fonctionne pas du tout devant ces gens qui, tour à tour, prennent connaissance de la tragédie. C'est même assez incroyable d'être capable d'offrir des scènes si longues et de ne pas en sortir la plus petite goutte d'émotion. Qu'il s'agisse du frère aîné de Jan, sa mère, l'avocate, le flic, les jeunes étudiants qui veulent organiser une grève nationale, et sûrement le mari de la boulangère, conservent toujours une certaine distance ; ça n'empêche pas la camera de les suivre pendant des plombes, mais on ne ressent RIEN. Et croyez-moi j'étais la première surprise.

Lors de la discussion avec Agnieszka Holland, après la projection, j'ai mieux compris d'où cela venait. Les différents extraits avaient tous un immense point commun : celui d'être longs, silencieux (même quand il y a des dialogues), chirurgicaux, vidés de toute énergie. Holland semble capable de disséquer les histoires qu'elle met en image comme un étudiant en biologie dissecte un batracien : en oubliant de s'émouvoir du coeur qui bat sous son scalpel. Accessoirement j'ai mieux compris pourquoi je n'avais jamais aeu envie d'aller plus loin que le pilote de Treme. La réalisation de Holland agit comme un garde-fou pour empêcher d'accéder à quelque chose de vibrant ; ça colle cela dit assez bien avec l'univers de Hořící Keř tel qu'il nous est présenté, un monde où l'anormal est devenu normal (ce que soulignera notre avocate à un moment : "Qu'est-ce qui est normal ? Des chars dans les rues ? Des coups de feu en plein milieu de la journée ? Aujourd'hui, ce qui est normal ne l'était pas il y a 6 mois"), et dans ce climat d'acceptation apathique générale, ou, au mieux, d'impuissance pour les rares qui osent remettre le nouvel ordre établi en question, le ton glacial et distant est finalement bien vu. Mais en tant que spectatrice, j'y réagis mal. J'attends de me lier aux personnages, pas de les couver du regard en me disant que leur réaction est compréhensible, mais que je ne la partage pas. Ne pas être capable de partager quelque chose que la série elle-même définit comme un "drame national" m'a énormément manqué.

Et tout cela est d'autant plus étonnant que la réalisatrice avait 17 ans quand elle est venue étudier le cinéma à Prague, et 18 ans quand les évènements racontés dans Hořící Keř ont eu lieu. Quel dommage d'investir si peu ce drame qu'elle a pourtant vécu aux premières loges ! Elle nous a expliqué : "pendant longtemps, il a été politiquement impossible de raconter ces évènements. C'était tourné en comédie absurde dans les fictions", et "c'était un deuil national, mais les gens ont très vite oublié". Difficile de ne pas inclure Holland dans le lot, tant elle semble déconnectée de tout ce qu'elle nous montre.
Le frère aîné de Jan Palach, Jiri Palach, apparaissait dans les remerciements du générique de fin de Hořící Keř ; je me demande quelle a été sa participation à la mini-série, et surtout, si lui a pu reconnaître ses émotions passées dans cette litanie de scènes lentes et austères.

J'aurais aimé que ma première série tchèque soit une expérience plus positive ; ce n'est jamais bon de ne pas aimer la première fiction qu'on rencontre d'un pays, ça a tendance à fausser les découvertes ultérieures (de la même façon qu'un coup de coeur a tendance à créer un a priori positif systématique). Tant pis, je n'ai rien ressenti devant Hořící Keř, c'est comme ça. Mais au moins, ça m'aura donné l'occasion d'aller faire un peu de lecture sur Jan Palach, et donc sur l'Histoire tchèque. On ne dira jamais assez combien les séries étrangères sont aussi une façon de faire la lumière sur l'Histoire de pays dont nos études ne nous ont rien appris ou si peu ; c'est déjà ça de prix, c'est déjà ça que la série aura su apporter. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée que c'est dommage de ne pas avoir pu aller plus loin que cela...

HoriciKer

Voilà, la semaine Séries Mania s'achève sur ce blog ! Il aurait fallu en dire bien plus sur les projections, les conférences, et tout et tout, mais bon... Vous avez déjà pas mal de lecture !
J'espère que cette semaine exceptionnelle de posts quotidiens vous a plu... mais que vous ne vous êtes pas trop habitués, le blog repasse à un rythme hebdomadaire. A vendredi !

Posté par ladyteruki à 23:41 - Review vers le futur - Permalien [#]

27-04-13

We are family

SeriesMania-Saison4-Logo

Il est trop rare de pouvoir découvrir les séries que je vois apparaître à la télévision israélienne ; Ima & Abaz sera l'une des exceptions, grâce à la bienveillance de Series Mania qui l'a projetée hier soir sous le titre Mom & Dads. J'aurais préféré l'incroyable Oforia, mais ce sera peut-être pour une autre fois ?
Le pitch d'Ima & Abaz est assez simple : un couple gay a un bébé avec une femme célibataire. Contrairement à The New Normal (dont les deux premiers épisodes étaient également projetés lors de la même soirée), il ne s'agit pas ici pour le couple de trouver une mère porteuse ; Ima & Abaz est plutôt une histoire de polyparentalité.

La série commence alors que Talia, qui est donc la future maman, et enceinte jusqu'aux yeux, perd les eaux. C'est une idée vraiment intéressante que de prendre trois personnages aux relations déjà bien formées : tout ce petit monde se connaît sur le bout des doigts, l'immersion est donc totale dans les interactions entre ces trois parents.
Si Talia a perdu les eaux, il est un peu tôt cependant (elle ne doit pas accoucher avant un mois), aussi se rend-elle à l'hôpital un peu inquiète, prévenant les deux futurs papas. Les réactions de ceux-ci ne pourraient pas être plus différentes l'une de l'autre : alors que Sammy s'empresse, avec de deux ses amis (des folles très caricaturales), de donner un coup de main pour rassembler des affaires et les amener à la future maman, Erez décide de tout de même entrer dans le cabinet de son psy et de faire ses 45 minutes d'analyse (apparemment quotidiennes). On apprend par la suite que les rôles sont un peu inversés en l'occurrence, puisque c'est Erez le papa biologique du bébé !

C'est justement Erez qui va faire tout l'intérêt de cet épisode ; c'est une sacrée performance d'ailleurs quand on voit combien le personnage est irritant et insupportable, empêchant de surcroît les spectateurs d'avoir toute forme d'affection pour lui (et l'identification ayant très peu de chances de jouer de quelque façon que ce soit). A absolument chaque stade de l'évolution de l'accouchement, puisque c'est bien ce qui va se produire dans le pilote, Erez va être totalement désengagé de la situation. Emotionnellement, il n'est pas du tout impliqué, et du coup, il ne joue aucun rôle aux côtés de Talia, se faisant plusieurs fois rabrouer par Sammy. Et le pire c'est qu'il a l'air de n'en avoir cure ! A se demander comment il a fini par être le père biologique, ou même s'il a jamais eu le moindre désir d'enfant. Ajoutez à cela que, obsédé par la psychanalyse, il n'a de cesse d'expliquer aux autres leur propre comportement (difficile de ne pas être agacé !), et vous avez vraiment le portrait de l'antithèse du futur papa idéal. De son côté, Sammy tente d'agir dans un premier temps comme un pillier du trio, et même de toutes les pièces rapportées : il soutient Talia du mieux qu'il peut, recadre Erez, appelle la famille et les amis pour les prévenir, temporise avec le personnel médical quand quelqu'un pète un câble (notamment quand la réceptionniste refuse de donner des bracelets pour entrer à la nurserie à plus de 2 parents), ainsi de suite. Talia, quant à elle, est évidemment mise à rude épreuve physiquement, et éprouve des doutes sur l'avenir qui est le sien ; dans une conversation douce-amère avec une infirmière attentive, elle confiera qu'elle aurait sûrement voulu avoir une famille plus traditionnelle, mais enfin, les choses ne se sont simplement pas passées comme ça pour elle.
Le plus intéressant est que ces trois personnages n'ont aucun filtre (et surtout pas Erez). Ils sonbt soudés à un tel point, par les circonstances et par les mois déjà passés ensemble, qu'ils sont très clairs les uns avec les autres ; les mini-clashs qui jalonnent leur folle journée sont donc précieux, mais cela rend surtout les moments de tendresse encore plus touchants. Eux-mêmes n'avaient d'ailleurs peut-être pas réalisé à quel point ils étaient déjà soudais : Ima & Abaz commence en fait ici par un épisode qui nous montre une famille qui s'est déjà construite, mais qui ne va le réaliser qu'à ce moment charnière de leur vie familiale.

Family

Mais surtout, un peu dans le pilote, et surtout dans l'épisode suivant, ce qui fait la force d'Ima & Abaz, c'est qu'on y trouve d'entrée de jeu, derrière les situations drôles (et il y en a) ou attendrissantes (et elles ne manquent pas), une incroyable faculté à se demander ce que c'est que d'être parent, comme, je l'avoue, je n'ai jamais vu aucune série le faire.
Là où Talia se demande sur qui exactement elle peut compter (il faut dire qu'à part sa soeur, sa famille n'est pas certaine encore d'avoir bien avalé la pilule), craignant un peu d'être abandonnée avec la responsabilité du bébé, Erez quant à lui, cache qu'il souffre en fait énormément de ne rien ressentir vis-à-vis de la naissance puis de l'enfant ; Sammy, qui a toutes les apparences du papa parfait, va être de son côté renvoyé dans les cordes lorsqu'Erez lui fait brutalement remarquer qu'il compense sûrement pour n'être pas biologiquement relié à l'enfant. Par-dessus le marché, Sammy rêve secrètement de garder le bébé chez eux, et souffre que Talia rentre chez elle avec le bébé après l'accouchement.
C'est Erez qui va nous offrir les plus intéressantes questions : il ne reconnaît pas le bébé à la nurserie (on l'accuse d'avoir voulu voler un autre bébé), il décide au dernier moment de ne pas renconnaître l'enfant administrativement, et ainsi de suite. Son comportement imbuvable masque en fait la souffrance de savoir qu'il devrait ressentir quelque chose, du bonheur peut-être ? et que ce n'est pas le cas. Pire encore, quant il essaye de compenser, il est totalement indélicat et se met Talia (incapable d'allaiter) à dos en embauchant une nourrice, et la mettant devant le fait accompli ! Car dans le fond, qu'est-ce qu'être père, se demandent les deux papas : est-ce être lié par le sang ? Est-ce prendre les "bonnes" décisions en se basant sur des faits "objectifs" ?

Fort heureusement, dans Ima & Abaz, Talia, Erez et Sammy ont autant de tendresse dans leur drôle de petite famille que n'en avaient Alice, Richie et Mitch dans Threesome. C'est ce qui rend Ima & Abaz, en dépit de ses interrogations angoissées, terriblement attachante. Nul doute que tous les trois, à leur façon, vont progressivement s'améliorer. Quelque chose dans la franchise de leurs échanges nous le dit, dans l'absence d'hystérie de ces deux premiers épisodes, aussi, qui évitent les caricatures (y compris, dans le pilote, sur le sujet pourtant éculé de l'épisode d'accouchement).
Encore faudrait-il le vérifier en voyant les 10 épisodes qui n'ont pas été projetés à Séries Mania (sachant qu'en plus une 2e saison est en préparation), mais j'ai peu d'espoir à ce sujet. Dommage, Ima & Abaz est bien plus touchante et intelligente sur son sujet que peut l'être The New Normal, mais l'invasion des séries israéliennes sur les écrans français n'est pas encore pour aujourd'hui.

Posté par ladyteruki à 22:38 - Review vers le futur - Permalien [#]

26-04-13

Inéluctable

SeriesMania-Saison4-Logo

L'avantage d'un festival comme Séries Mania, c'est d'une part, voir des séries qu'on n'aurait jamais vues autrement (les séries israéliennes, par exemple, sont dans ce cas), mais aussi de se mettre devant des séries qu'on prévoyait de regarder à un moment, dont on savait qu'elles étaient sur notre planning, mais que, dans la masse, on n'avait pas traitées de façon prioritaires. A Young Doctor's Notebook est de celles-là, et la projection de l'intégrale des 4 épisodes, hier, a carrément résolu mon problème d'emploi du temps téléphagique.
Derrière le casting, qui pour un certain public est sûrement alléchant (en ce qui me concerne, je ne regarde pas Mad Men et j'ai dû me forcer pour voir un film Harry Potter en entier), ce qui m'intéressait, c'était ce que les organisateurs ont résumé par cette phrase, "Jon Hamm et Daniel Radcliffe ont adoré travailler ensemble" : je savais déjà qu'ils jouaient le même personnage, mais qu'ils aient des scènes ensemble, ça c'était un concept intéressant.

Je confirme qu'ils en ont plus que quelques unes : les deux versions du docteur Bomgar (qu'ils interprètent tous deux) passent l'essentiel de leur temps ensemble. Au début, cela peut même sembler idéal : imaginez avoir quelqu'un qui, en permanence, est capable de vous donner les informations dont vous avez besoin, alors que vous êtes dans une situation stressante, sauf que cette personne vous donne toujours les conseils qui vont conviennent, pas des conseils que dans le fond vous savez n'êtes pas tout-à-fait pour vous. C'est du sur-mesure ! Sauf que derrière l'utopie d'être guidé par son moi futur, se cache un problème quand le moi futur en questions n'est pas forcément sage et avisé, mais doit aussi gérer ses propres problèmes. Et ces problèmes, le titre du roman est assez explicite à leur sujet...

Le soucis majeur de A Young Doctor's Notebook, c'est que cette structure, si elle est intéressante du point de vue de la narration et des dialogues, et malgré le fait qu'elle donne à tout cela des airs de tragédie classique, empêche toute forme de suspens. Nous allons juste voir un jeune homme aller lentement vers sa destruction, il n'y a rien d'autre à faire. Alors qu'il expérimente la morphine pour la première fois, son moi âgé lui murmurera : "it will never be this good again"... ce n'est pas vrai que pour la morphine : à mesure que notre jeune premier s'améliore en médecine avec l'aide de son moi mentor, sa vie empire ; c'est sa propre existence qui ne sera jamais aussi bonne. A mesure que la saison progresse, il apparait de façon claire qu'on sait déjà comment tout cela va se finir. Il n'y a aucune façon d'y échapper, le doute est totalement absent. D'ailleurs à aucun moment le moi âgé n'a même essayé de changer vraiment les choses, encourageant presque son moi passé à reproduire inlassablement les mêmes actions. C'est le bémol majeur de ces 4 épisodes.

AYoungDoctorsNotebook

Pour autant, A Young Doctor's Notebook est globalement réussie, d'abord par son côté dramatique, car le face à face, s'il ne réserve aucune surprise, est efficace ; et surtout, par son côté humoristique.
La façon dont A Young Doctor's Notebook met côte à côte ses deux personnages pour montrer comment, de façon inéluctable, cette conclusion va se produire, ne manque pas de charme ; le personnage du docteur plus âgé, qui n'est visible que pour son moi jeune (comme une conscience ; mais une conscience matérialisée, qui fume la dernière clope ou avec qui on peut se battre), ne cesse de sortir toutes sortes de répliques cinglantes qui fonctionnent à merveille, soulignant sa connaissance parfaite de son propre passé. Cela donne des dialogues souvent délicieux ! Il faut ajouter que les seconds rôles ne déméritent pas pour ce qui est de souligner le ton décalé (très russe, finalement ; ça m'a rappelé les nouvelles de Gogol que je lisais au lycée) des scènes médicales.
Et justement... Grâce à son humour décalé, la série s'autorise aussi un aspect très gore. On nous avait prévenus avant la séance, mais je doute que qui que ce soit dans la salle n'ait pris la menace au sérieux à ce point. Heureusement, le public, hilare, réagit beaucoup mieux à cet étalage parfois répugnant de sang, et pendant certaines scènes alliant le grotesque ou l'absurde au trash, le public avait au moins la possibilité de se réfugier dans le rire pour être un peu moins écoeuré.
Procédé salvateur, mais pas forcément très enrichissant au final, qui n'apporte pas grand'chose au-delà du bénéfice immédiat de rire pour oublier qu'on en vomirait presque. Avec ce jeune personnage qui, dans un contexte répugnant, et de par son isolement, est en train aussi de suivre une formation accélérée en cynisme et en désespoir, étrangement, on ne ressent pas vraiment d'émotions.

Sur un plan formel, enfin, A Young Doctor's Notebook est aussi très réussie de par son cadre ; la série se déroule presque intégralement dans l'hôpital où est muté le jeune docteur, et cette atmosphère confinée est incroyablement bien rendue. Certaines scènes (notamment la scène-clé finale) sont d'une réalisation fine et originale. Il y a aussi l'aspect musical, qui est très inspiré par la culture musicale russe (il y a du Pierre et le Loup dans certains passages), tout en dépassant le pur cliché. Bref l'univers de la série est propice à une belle immersion, ce qui rend de toute évidence service au sujet étrange que celle-ci s'est choisie.

Alors au final, A Young Doctor's Notebook n'est pas mauvaise ; mais il est difficile de s'enthousiasmer pour une fiction qui, presque dés le début, dévoile ce que sera sa fin, sans offrir aucune forme de surprise ni d'émotion entre les deux. Heureusement, il reste les amputations !
Pendant la soirée, la pensée qui m'est revenue le plus souvent est : je me demande ce qu'en di(rai)t Martin Winckler.

Posté par ladyteruki à 14:48 - Review vers le futur - Permalien [#]

25-04-13

Apprivoise-moi !

BlogFestivalSeriesMania
"En Inde, j'ai rencontré deux gars ; je leur ai dit 'je peux pas aller avec vous, je suis venue ici pour écrire'. Ils m'ont dit 'sur quoi tu vas écrire ? Viens, nous on va te donner quelque chose à raconter'...", explique Dana Modan avant que les festivaliers ne découvrent Ananda. Cette introduction drôle et décontractée, racontée sur le ton de l'anecdote légère et avec un petit accent un peu rêche, c'est le meilleur résumé que pouvait faire l'actrice et scénariste de ce que nous allions voir.
Tout commence pour l'héroïne Anna par le plus grand des hasards : elle est sur le point de partir en Inde avec son petit ami, quand celui-ci s'aperçoit, au moment d'embarquer dans l'avion, qu'il n'a pas son passeport. Il l'encourage à partir seule : il la rejoindra plus tard à Dehli. Mais l'attente est insupportable pour Anna qui a le mal du pays. "Pas grave", lui dit son cher et tendre au téléphone, "va m'attendre dans les montagnes, j'arrive dans trois jours". Enfin, quand il aura pris son billet, mais il n'a pas l'air pressé. Sauf que le chauffeur du taxi qui l'emmène n'a pas bien compris, et au lieu des montagnes, il l'emmène dans le désert. Pas grave, fait son petit ami au téléphone, profite ! Comment ça profite ? Ah oui, au fait, le petit ami n'a plus envie de venir : "après que tu sois partie... je me suis senti libre". La salle est hilare, l'héroïne beaucoup moins. Elle propose de rentrer, il lui dit de profiter, que si elle revenait, il irait dormir chez un ami le temps qu'elle se trouve un appart. Elle a toutes les peines du monde à comprendre ce que le public sait depuis plusieurs minutes déjà. Le décalage fait rire les spectateurs ; c'est comme ça, Ananda. On ne rit pas de ce qui est drôle, on rit de ce qui est décalé. On n'a pas envie de se moquer d'Anna, mais on rit de son obstination à nier l'évidence. Le premier épisode aura mis un peu de temps à démarrer, mais une fois que c'est fait, toute la salle est sous le charme.

Et puis viennent les deux fameux gars. Deux types super sympas, qui parlent hébreu, se débrouillent en hindi, et roulent leur bosse à travers l'Inde, sans but. Eux, ils savent profiter. Ils donnent un premier coup de main à Anna, qui reste convaincue qu'elle va rentrer. Puis un second. Elle ne le sait pas, mais ils l'ont déjà adoptée, parce qu'ils sont comme ça. La salle adore Amir et Omar ; chacune de leur intervention met le sourire aux lèvres de tout le monde - tout le monde, sauf Anna, renfrognée au possible. Il y a le mal du pays, il y a son tempérament peu diplomate, il y a évidemment la rupture qu'elle met beaucoup d'énergie à nier... elle est imbuvable, Anna, mais on est comme Amir et Omar, on l'aime bien. On est en Inde, en Inde on ne déteste personne, après tout, pas vrai ? On n'est pas là pour se compliquer la vie !

Ananda

Ananda, c'est avant tout l'histoire de ces deux gars qui vont tenter d'accompagner Anna dans son périple, de lui redonner le sourire, de lui ouvrir l'esprit. Ils ne la brusquent pas, ils se contentent de l'emmener dans le plus fabuleux des road trips, ou de lui prendre un billet pour un train qui ne part que dans plusieurs jours. "Le monde est à toi, mais toi, tu ne veux que ça", lui lance Amir en lui désignant un tout petit caillou ramassé sur le sol desséché. C'est qu'Anna, voyez-vous, s'accroche à ses maigres certitudes sur ce qu'elle a, ce qu'elle est et ce qu'elle vaut (c'est-à-dire dans les trois cas, pas grand'chose). Elle ne comprend pas qu'ils soient gentils avec elle, elle leur prête les pires intentions, et même dans les moments passagers où, se sentant bien avec eux, elle commence à leur faire confiance, elle ne conçoit pas qu'elle le mérite.
Et comme deux petits renards, Amir et Omar espèrent que la petite princesse va les apprivoiser. Parce que, Anna ne le sait pas, mais elle, l'est déjà !

Contrairement à Kathmandu (diffusée quelques mois plus tard), série israélienne qui se déroulait également en Inde, Ananda n'est absolument pas dans le religieux ou le spirituel. Personne dans la série n'est venu en Inde pour purifier son âme ou ouvrir ses chakras ; c'est simplement devenu la dernière terre d'aventure. C'est ici avant tout l'histoire d'une rencontre aidée par une autre : en faisant la connaissance d'Amir et Omar, Anna va pouvoir se découvrir elle-même. Se décoincer un peu, et s'autoriser à apprécier la vie.
Il ne fait nul doute qu'au terme des 8 épisodes de la premières saison (le public affamé de Séries Mania en a vu 3 hier soir, et en redemandait unanimement), Anna va être changée du tout au tout, et que les choses qui alourdissaient son regard dans le premier épisode lui seront devenues étrangères, lointaines. Pourquoi s'embarrasser d'un type qui se sent libre quand il vous a envoyée en Inde ?! Amir et Omar s'emploient à le lui démontrer, patiemment, à coups de sourires, de plaisanteries, de cadeaux, de compliments aussi. Anna ne s'aime pas, voilà la vérité, et c'est pour ça qu'elle n'aime rien de ce qui lui arrive. Ses deux gars vont le lui apprendre malgré elle...

Dana Modan travaille actuellement sur la deuxième saison d'Ananda ; la première lui a demandé 4 ans de travail (et deux mois avant le tournage en Inde, un acteur s'est désisté ; gloire lui en soit rendue, car en le remplaçant dans la peau d'Amir, Kais Nashef fait des étincelles). Elle admet dans un rire franc et un peu rauque (qu'on la suspecte d'avoir appris en Inde) qu'elle ne nous en voudra pas si on télécharge la série ; la salle rit quand elle désigne le producteur, assis quelques rangs plus loin, qui garde un visage poli à ces mots. La salle rit, mais la salle note que la première saison a apparemment été intégralement sous-titrée en anglais. Bon à savoir.
Mais ce serait quand même plus simple avec une diffusion sous nos latitudes. Quelle chaîne française se laissera apprivoiser par Amir et Omar ? On a hâte de le savoir.

Posté par ladyteruki à 13:08 - Review vers le futur - Permalien [#]

24-04-13

Charmantes nymphes

MonteCarlo2013

Ce n'est pas sans me frotter les mains que je me permets de faire une pause dans cette semaine spéciale dédiée à Séries Mania. Promis, le prochain post sera à nouveau consacré à l'évènement, mais d'abord, je veux partager avec vous les nominations du Festival de Monte-Carlo, qui se tiendra du 9 au 13 juin prochain dans la Principauté.

Rappelons que, comme un grand nombre de récompenses internationales, les nominations reposent sur des candidatures spontanées de la part des productions ; ce n'est donc pas nécessairement représentatif de la production d'un pays donné que de voir certaines fictions figurer dans cette liste, mais cela permet par contre de dénicher quelques pépites qui, autrement, seraient passées sous nos radars. Une formidable occasion de faire des découvertes, donc !
N'hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir, et découvrir à quelle série elles correspondent.

Broadchurch Carta a Eva World WithoutEnd Die Holzbaronin Hořící Keř Hatfields& McCoys

MonteCarlo-Icon Meilleure mini-série :
- Die Holzbaronin (Allemagne)
- World Without End (Allemagne)
- Carta a Eva (Espagne)
- Altri Tempi (Italie)
- Made in Japan (Japon)
- Hořící Keř (République Tchèque) - note : projetée à Séries Mania sous le titre Burning Bush
- Broadchurch (Royaume-Uni)
- Dancing on the Edge (Royaume-Uni)
- Hatfields & McCoys (USA)

Love/Hate Borgen Breaking Bad Vermist Capadocia Hatsukoi

MonteCarlo-Icon Meilleure série dramatique :
- Vermist (Belgique)
- Bomb Girls (Canada)
- Borgen (Danemark)
- Forbrydelsen (Danemark)
- Love/Hate (Irlande)
- Hatsukoi (Japon)
- Capadocia (Mexique)
- The Blue Rose (Nouvelle-Zélande)
- Downton Abbey (Royaume-Uni)
- Doctor Who (Royaume-Uni)
- Breaking Bad (USA)
- Homeland (USA)

Crimi Clowns Les Parent Lazy Company Fresh Meat 30 Rock Lowdown

MonteCarlo-Icon Meilleure comédie :
- Die Kirche bleibt im Dorf (Allemagne)
- Lowdown (Australie)
- Crimi Clowns (Belgique)
- Les Parent (Canada/Québec)
- Fais pas ci, Fais pas ça (France)
- Lazy Company (France)
- Fresh Meat (Royaume-Uni)
- Red Dwarf X (Royaume-Uni)
- 30 Rock (USA)
- Modern Family (USA)

Dr House Les Experts: Miami The Mentalist

MonteCarlo-Icon Prix de l'audience TV internationale - Drama :
- Dr House (USA)
- Les Experts: Miami (USA)
- The Mentalist (USA)

Mr Bean The Big Bang Theory Two and a Half Men

 MonteCarlo-Icon Prix de l'audience TV internationale - Comédie :
- Mr Bean (Royaume-Uni)
- The Big Bang Theory (USA)
- Two and a Half Men (USA)

Eva Luna Amour, Gloire et Beauté Le Casa de al Lado

 MonteCarlo-Icon Prix de l'audience TV internationale - Soap :
- Amour, Gloire et Beauté (USA)
- La Casa de al Lado (USA) - note : diffusée par France Ô à partir du mois prochain
- Eva Luna (Vénézuéla/USA)

Quelques petits détails à noter.
D'abord, c'est une nouvelle année de nomination consécutive pour certaines séries : Vermist, Downton Abbey, Fresh Meat, Fais pas ci, Fais pas ça, ou Modern Family ; au rayon des audiences internationales, Les Experts: Miami et Amour, Gloire et Beauté récidivent également. Heureusement que les telenovelas, avec leur durée de vie limitée, s'assurent d'un renouvellement régulier des succès sud-américains dans le monde ! On salue aussi la présence dans ces nominations de Mr Bean, qui parvient à se placer sur le podium des séries les plus diffusées... 23 ans après avoir fait ses débuts à la télévision britannique (un résultat qui découle, me précise le service de communication, des calculs d'audience effectués par Eurodata Mediametrie). Borgen, après une année d'absence dans les nominations, fait par contre un retour. Il est plus surprenant en revanche de voir des séries apparaitre dans cette liste cette année, alors qu'elles sont loin d'être nouvelles à la télévision, comme Doctor Who, même si, sûrement, son succès international exponentiel facilite la sélection.
Ensuite, il faut bien admettre que le système du festival pour définir une mini-série est de toute évidence mis à mal par les réalités de l'industrie : "Une Mini-Série est un programme de fiction dont le scénario s’étend sur un nombre limité d’épisodes. Format: de 2 à 8 épisodes / durée comprise entre 40 à 60 minutes", précise le site. Hélas, la mini-série a aussi une dimension non-renouvelable, ce que rien ne précise dans les règles. C'est ainsi que Bomb Girls, nommée l'an dernier comme mini-série, a été renouvelée plusieurs semaines avant l'annonce des nominations pour une seconde saison ; elle est nommée cette année parmi les séries dramatiques "normales" ; la même chose vient de se reproduire avec Broadchurch qui a été renouvelée juste avant l'annonce des nominations.
Enfin, CRIMI CLOWNS !!! That is all.

Comme toujours, n'hésitez pas à user et abuser des tags (ils adorent ça), puisque de nombreuses séries de cette sélection ont déjà été évoquées dans ces colonnes !
Dans le prochain épisode de la rubrique Love Actuality, on parle de récompenses turques, alors ne vous éloignez pas trop.

Posté par ladyteruki à 18:00 - Love Actuality - Permalien [#]

Le voyage intérieur

BlogFestivalSeriesManiaQui n'a pas rêvé d'un jour tout changer ? Quand on habite dans un pays où les températures l'hiver sont glaciales, la tentation est grande de jouer les tournesols, et de suivre le soleil. Alors, direction la Thaïlande, où tout est possible !
Tout, vraiment ? C'est la question que pose 30° i Februari, série suédoise en 10 épisodes, dont les deux premiers ont été proposés hier après-midi aux festivaliers, sous le titre 30° in February. On y suit le parcours de personnages en proie à des remises en questions, et qui espèrent trouver leurs réponses sous le soleil chaleureux d'un pays exotique. Mais évidemment, ce n'est pas si facile.

30degrees

30° i Februari fonctionne comme une série-chorale, où les personnages font leurs expériences sans se croiser, ou presque : chacun a son propre fardeau à porter.
Ainsi Kajsa, une architecte et une mère célibataire qui, sous le poids du stress, fait un AVC. Souffrant de séquelles invalidantes, elle décide d'emmener ses deux filles loin, très loin : tout recommencer ailleurs, si possible en plus simple, et en plus reposant ; sa relation proche avec sa fille aînée, Joy, une adolescente intuitive, et la tendresse qu'elle a pour sa cadette, Wilda, bercent une bonne partie de l'épisode. Outre ce trio, la série met également en scène un couple, Bengt et Majlis, retraités ; handicapé, cloué à son fauteuil roulant, Bengt, d'entrée de jeu, se pose comme le personnage le plus désagréable de la série, et n'a de cesse d'humilier sa vaillante épouse qui pensait bien faire en le surprenant avec un voyage au soleil. Mais sous les palmiers thaïlandais, Majlis va découvrir l'insoupçonné : elle existe ! L'occasion de se découvrir une faim de vivre que les invectives de Bengt ne peuvent plus faire taire. Quant à Glenn, cet homme fort conscient de n'être pas très agréable à l'oeil, il souffre cruellement de la solitude ; il suffit d'une conversation avec une inconnue sur internet pour qu'il se décide à la rejoindre à l'autre bout de la planète. Enfin, Chan, Thaïlandais exilé depuis plusieurs années en Suède, se décide à rentrer au pays et à recoller les morceaux d'une vie privée qu'il a laissée se briser, notamment en renouant avec son fils, Pang.

Cette galerie de portraits (à laquelle s'en ajoutent d'autres sur lesquels il vaut mieux tenir le secret pour le moment) crée une mosaïque de vécus. Toute la mission de 30° i Februari sera de nous immerger dans les sensations et ressentis de chacun. Outre une écriture pleine de tact, c'est sur une réalisation basée sur le sensoriel que la série repose : les couleurs, les sons, les odeurs, le toucher... voilà chaque scène devenue concrète pour le spectateur. Qu'il s'agisse de sentir le sable fin couler entre les doigts ou la douceur de l'eau salée caresser la peau, 30° i Februari se fait forte de nous dire que le rêve thaïlandais est, littéralement, à portée de main.

Mais le rêve thaïlandais ne fait pas tout. Le pays n'a pas pour vocation d'apaiser les blessures ; mais il offre un cadre enchanteur qui permet de tout mettre à plat, d'aller de l'avant. Progressivement, Majlis va s'éveiller à elle-même, et prendre conscience de la façon dont son mari la (mal)traite. Glenn va tester les limites de sa course désespérée vers le mariage et la paternité. Chan va apprendre qu'on ne revient pas chez soi après des années d'absence sans y avoir laissé une plaie béante. Joy va comprendre que, neige ou soleil, sa mère n'a pas changé, quitte à se surmener et se mettre en danger...
30° i Februari est un drama dans ce que le genre offre de plus pur, de plus émouvant, de plus humain. Derrière les décors colorés des plages, hôtels ou bars à hotesses de Thaïlande, il y a la volonté de présenter au spectateur des personnages lancés dans une quête intérieure qui les transcendera. C'est, en définitive, le plus beau des voyages, non ?

Seulement deux épisodes sur dix ont pu être découverts par les curieux hier. Espérons que la projection de Séries Mania créera des vocations chez les diffuseurs : 30° in February en vaut largement la peine.

Posté par ladyteruki à 13:00 - Review vers le futur - Permalien [#]

Un litre de larmes

BlogFestivalSeriesMania

Il est des choses difficiles à aborder ; en temps normal, et à la télévision. A mesure que les séries ont repoussé les limites des sujets traités, et de leur traitement lui-même, les spectateurs ont considéré comme normal que les fictions abordent des problématiques complexes et douloureuses. Il en est pourtant encore qui ont du mal à faire leur place sur les écrans, et ce, dans la plupart des pays de la planète.
Certains ont essayé. Aux États-Unis, on se souvient d'Angels in America en 2004, adaptée de la pièce du même nom, et couverte de récompenses ; avec un effort de mémoire, certains peuvent également évoquer Life Goes On de 1991 à 1993 (diffusée en France sous le titre de Corky, un enfant pas comme les autres), la première série à avoir mis en avant un personnage, d'abord secondaire, puis central, malade du SIDA, puis à avoir chroniqué les évolutions de sa maladie Ailleurs, c'est le mélodrame Ichi Rittoru no Namida qui, au Japon, en 2005, a participé à l'éveil d'une génération à des problèmes qui restaient tus dans les médias grand publics ; plus récemment, l'impressionnante série sud-africaine Intersexions, gigantesque patchwork d'expériences autour du virus, a su se distinguer par la versatilité et l'originalité de son ton. Lentement, frileusement, la télévision accepte de parler de ce qui fait mal dans les problématiques du SIDA.
Il manquait un point de vue européen, peut-être : le voici depuis l'hiver dernier avec Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, mini-série en 3 épisodes présentée hier pendant le festival Séries Mania, sous le nom de Don't ever wipe tears without gloves.

2013-04-24 - Torka 1

Créée par Jonas Gardell, auteur suédois qui a publié son premier roman à 22 ans, mais également scénariste, comédien de stand-up et activiste, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar est avant tout une page d'Histoire.
On retourne dans les années 80, à Stockholm ; bien que l'homosexualité y soit décriminalisée de longue date (depuis 1944 en fait), et ne soit plus considérée comme une maladie (depuis la toute fin des années 70), on n'y vit pas son orientation sexuelle au grand jour, les mentalités ayant du mal à changer tout-à-fait. Mais la capitale est devenue le point de ralliement d'une grande partie de la communauté gay de l'époque, et c'est justement comme cela que Benjamin et Rasmus finissent par s'y croiser ; ils sont jeunes, ils sont beaux, et ils pensent avoir toute la vie devant eux. Malheureusement, l'histoire d'amour va virer à Love Story...

Puisant dans son expérience (et le roman en trois volets qu'il prépare en parallèle du script de cette mini-série), Jonas Gardell livre donc une chronique d'une époque, chose que souligne la voix-off qui ouvre les épisodes et clôt la série. Torka Aldrig Tårar Utan Handskar met un point d'honneur à replacer chaque chose dans son contexte. Au spectateur moderne, bombardé d'informations, il pourra paraître incongru que les personnages ne parlent ni ne pensent aux maladies, ou à la protection. Mais qui pour le leur dire ? D'autant que Benjamin vient d'une famille de Témoins de Jéhovah où le péché occupe une place fondatrice, et que Rasmus, fils unique, est couvé par sa mère jusqu'à l'étouffement, celle-ci ne soupçonnant même pas que son petit garçon puisse avoir une vie amoureuse. Inlassablement, Gardell insiste sur le fait que le spectateur de 2012 connaît tous les spoilers sur le virus du SIDA, mais que les héros de 1983 n'en sont qu'au pilote ; tous les voyants seraient au rouge aujourd'hui quand défilent à l'écran certaines situations, mais aucun moyen de retourner dans le passé et avertir Benjamin et Rasmus...

La mini-série est pourtant loin d'être une simple expérience pédagogique. C'est dans une mémoire à la fois intime et collective que Gardell pioche pour sa chronique. En témoignent les nombreux souvenirs qui s'enchevêtrent dans la narration ; rarement une fiction télévisée aura tant jonglé avec la conception du temps. Basculant sans la moindre transition (parfois en un seul plan presque subliminal) d'un moment à l'autre de la chronologie de l'histoire, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar bombarde d'émotions, de sensations, d'évocations ; la série ne commence pas avec la rencontre de ses deux héros, elle commence dés leur enfance, alors que les deux petits garçons, ignorant évidemment l'un l'existence de l'autre, s'examinent dans leur reflet respectif, et découvrent qui ils sont. Ces souvenirs jalonnent la narration, comme d'autres "flashforwards" sur la fin, brutale, de certains personnages (la série s'ouvre même sur l'un d'entre eux, dans la douleur la plus nue). Bien qu'elle exige du spectateur une attention et une implication émotionnelle de chaque instant, cette structure lunatique possède une grande efficacité.

C'est un foisonnement d'expériences qu'offre Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, donc, d'émotions puisées à tous les âges de la vie, qui racontent comment les identités se découvrent, se testent, s'assument, s'épanouissent, mais ne se changent pas.

Ce que ses personnages principaux, mais aussi leurs amis (visages affectueusement familiers au bout d'à peine un épisode pour le spectateur), exprime, c'est combien il est difficile, dans le Stockholm des années 80, de trouver une communauté, d'y être accueilli, et à l'aise. C'est réaliser aussi à quel point il est difficile d'exister en-dehors de cette communauté. C'est découvrir qu'on n'existe pas aux yeux de la famille de son partenaire après le décès de celui-ci. C'est avoir la gorge serrée quand de faux prétextes sont invoqués pour expliquer les morts aux amis et voisins. C'est lire les propos homophobes dans les journaux. C'est lutter sur tous les fronts à la fois, juste pour pouvoir aimer.

Voilà qui nous sommes, explique Jonas Gardell en filigrane de Torka Aldrig Tårar Utan Handskar, et voilà ce qui a fait de nous ce que nous sommes.
A travers ses deux héros, ses personnages secondaires, et ses visages anonymes aussi, la mini-série raconte comment une communauté a survécu à sa guerre. La communauté gay de Stockholm a fait son Vietnam, à travers ceux qui ont réussi à revenir vivants - mais pas indemnes. D'ailleurs, les spectateurs non plus.
Bien-sûr, l'expérience de cette communauté lui est propre ; difficile pourtant, à travers l'accumulations d'expériences aux sensations authentiques (plus encore pour ceux qui ont vécu les années 80), d'oublier que nous pouvons tous nous retrouver dans les personnages et leurs douleurs. Au-delà de la maladie et de ses implications, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar parle aussi d'être soi, et de ce que cela coûte. Rompre les liens avec son éducation ou ses parents, accepter de se mettre au défi émotionnellement, admettre de se lier à des gens qui pourtant vont nous quitter... Loin d'être une série au sujet ciblé, au public-cible ultra-réduit, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar incite chacun à être, pleinement, sans retenue, même s'il y a un prix à payer ; s'il n'y a qu'une leçon à retenir de son final, c'est bien celle-là ! Car quelle peut bien être l'alternative ?

Pour que les générations qui, fort heureusement (et par un hasard de calendrier, un peu plus depuis hier), ne connaîtront pas les mêmes tragédies dans une même mesure, Torka Aldrig Tårar Utan Handskar mériterait d'être vue par le plus grand nombre ; on attend avec impatience qu'une chaîne française s'en empare.

Posté par ladyteruki à 06:00 - Review vers le futur - Permalien [#]